Mes acolytes ne ressemblaient nullement à des invalides : ils n’avaient ni blessure, ni contusion, ni avarie d’aucune sorte ; leurs jarrets étaient d’acier, et il ne fallait pas espérer que leurs pieds se trouveraient gênés dans leur chaussure, car ils portaient des mocassins très amples qui laissaient voir le talon. En les passant en revue, je signalai, non sans regret, deux pistolets aussi longs que des fusils d’enfant. Cependant je ne perdis pas courage. A force de fréquenter la mauvaise compagnie, le sifflement des balles m’était devenu familier. Je sanglai ma boîte sur mes épaules et je partis.

« Bien du plaisir ! me cria le Roi.

— Adieu, sire !

— Non pas, s’il vous plaît ; au revoir ! »

J’entraînai mes compagnons dans la direction d’Athènes : c’était autant de pris sur l’ennemi. Ils ne firent aucune résistance, et me permirent d’aller où je voulais. Ces brigands, beaucoup mieux élevés que les quatre gendarmes de Périclès, laissaient à mes mouvements toute la latitude désirable. Je ne sentais point à chaque pas leurs coudes s’enfoncer dans mes flancs. Ils herborisaient, de leur côté, pour le repas du soir. Quant à moi, je paraissais très âpre à la besogne : j’arrachais à droite et à gauche des touffes de gazon qui n’en pouvaient mais ; je feignais de choisir un brin d’herbe dans la masse, et je le déposais précieusement au fond de ma boîte, en prenant garde de ne point me surcharger : c’était bien assez du fardeau que je portais. J’avais remarqué dans une course de chevaux qu’un admirable jockey s’était laissé battre parce qu’il portait une surcharge de cinq kilogrammes. Mon attention semblait attachée à la terre, mais vous pouvez croire qu’il n’en était rien. En semblable circonstance, on n’est plus botaniste, on est prisonnier. Pellisson ne se serait pas amusé aux araignées s’il avait eu seulement un clou pour scier ses barreaux. J’ai peut-être rencontré ce jour-là des plantes inédites qui auraient fait la fortune d’un naturaliste ; mais je m’en souciais comme d’une giroflée jaune. Je suis sûr d’avoir passé auprès d’un admirable pied de Boryana variabilis : il pesait une demi-livre avec les racines. Je ne lui fis pas l’honneur d’un regard ; je ne voyais que deux choses : Athènes à l’horizon, et les brigands à mes côtés. J’épiais les yeux de mes coquins, dans l’espoir qu’une bonne distraction me délivrerait de leur surveillance ; mais, qu’ils fussent sous ma main ou à dix pas de ma personne, qu’ils fussent occupés à cueillir leur salade ou à regarder voler les vautours, ils avaient toujours au moins un œil braqué sur mes mouvements.

L’idée me vint de leur créer une occupation sérieuse. Nous étions dans un sentier assez droit, qui s’en allait évidemment vers Athènes. J’avisai à ma gauche une belle touffe de genêts que les soins de la Providence avaient fait croître au sommet d’un rocher. Je feignis d’en avoir envie comme d’un trésor. J’escaladai à cinq ou six reprises le talus escarpé qui la protégeait. Je fis tant, qu’un de mes gardiens eut pitié de mon embarras, et offrit de me faire la courte échelle. Ce n’était pas précisément mon compte. Il fallut bien accepter ses services ; mais, en me hissant sur ses épaules, je le meurtris si outrageusement d’un coup de mes souliers ferrés, qu’il hurla de douleur et me laissa tomber à terre. Son camarade, qui s’intéressait au succès de l’entreprise, lui dit : « Attends ! Je vais monter à la place du milord, moi qui n’ai pas de clous à mes souliers. » Aussitôt dit que fait ; il s’élance, saisit la plante par la tige, la secoue, l’ébranle, l’arrache et pousse un cri. Je courais déjà, sans regarder en arrière. Leur stupéfaction me donna dix bonnes secondes d’avance. Mais ils ne perdirent pas de temps à s’accuser l’un l’autre, car bientôt j’entendis leurs pas qui me suivaient de loin. Je redoublai la vitesse : le chemin était beau, égal, uni, fait pour moi. Nous descendions une pente rapide. J’allais éperdument, les bras collés au corps, sans sentir les pierres qui roulaient sur mes talons et sans regarder où je posais mes pieds. L’espace fuyait sous moi ; rochers et buissons semblaient courir en sens inverse aux deux côtés de la route ; j’étais léger, j’étais rapide, mon corps ne pesait rien : j’avais des ailes. Mais ce bruit de quatre pieds fatiguait mes oreilles. Tout à coup ils s’arrêtent, je n’entends plus rien. Seraient-ils las de me poursuivre ? Un petit nuage de poussière s’élève à dix pas devant moi. Un peu plus loin une tache blanche s’applique brusquement sur un rocher gris. Deux détonations retentissent en même temps.

Les brigands venaient de décharger leurs pistolets, j’avais essuyé le feu de l’ennemi et je courais toujours. La poursuite recommence : j’entends deux voix haletantes qui me crient : « Arrête ! arrête ! » Je n’arrête pas. Je perds le chemin, et je cours toujours, sans savoir où je vais. Un fossé se présente, large comme une rivière ; mais j’étais trop bien lancé pour mesurer les distances. Je saute : je suis sauvé. Mes bretelles cassent, je suis perdu !

Vous riez ! Je voudrais bien vous voir courir sans bretelles, en tenant des deux mains la ceinture de votre pantalon ! Cinq minutes après, monsieur, les brigands m’avaient rattrapé. Ils s’étaient cotisés pour me mettre des menottes aux poignets, des entraves aux jambes, et ils me poussaient à grands coups de gaule vers le camp d’Hadgi-Stavros.

Le Roi me reçut comme un banqueroutier qui lui aurait emporté quinze mille francs. « Monsieur, me dit-il, j’avais une autre idée de vous. Je pensais me connaître en hommes : votre physionomie m’a bien trompé. Je n’aurais jamais cru que vous fussiez capable de nous faire tort, surtout après la conduite que j’avais tenue envers vous. Ne vous étonnez pas si je prends désormais des mesures sévères : c’est vous qui m’y forcez. Vous serez interné dans votre chambre jusqu’à nouvel ordre. Un de mes officiers vous tiendra compagnie sous votre tente. Ceci n’est encore qu’une précaution. En cas de récidive, c’est à un châtiment qu’il faudrait vous attendre. Vasile, c’est toi que je commets à la garde de monsieur. »

Vasile me salua avec sa politesse ordinaire.