« Ah ! misérable ! pensai-je en moi-même, c’est toi qui jettes les petits enfants dans le feu ! c’est toi qui as pris la taille de Mary-Ann ! c’est toi qui as voulu me poignarder le jour de l’Ascension. Eh bien ! j’aime mieux avoir affaire à toi qu’à un autre. »
Je ne vous raconterai pas les trois jours que je passai dans ma chambre en compagnie de Vasile. Le drôle m’a procuré là une dose d’ennui que je ne veux partager avec personne. Il ne me voulait aucun mal ; il avait même une certaine sympathie pour moi. Je crois que, s’il m’eût fait prisonnier pour son propre compte, il m’aurait relâché sans rançon. Ma figure lui avait plu dès le premier coup d’œil. Je lui rappelais un frère cadet qu’il avait perdu en Cour d’assises. Mais ces démonstrations d’amitié m’importunaient cent fois plus que les plus mauvais traitements. Il n’attendait pas le lever du soleil pour me donner le bonjour ; à la tombée de la nuit, il ne manquait jamais de me souhaiter des prospérités dont la liste était longue. Il me secouait, au plus profond de mon repos, pour s’informer si j’étais bien couvert. A table, il me servait comme un bon domestique ; au dessert, il me contait des histoires ou me priait de lui en apprendre. Et toujours la griffe en avant pour me serrer la main ! J’opposais à son bon vouloir une résistance acharnée. Outre qu’il me semblait inutile de coucher un rôtisseur d’enfants sur la liste de mes amis, je n’étais nullement curieux de presser la main d’un homme dont j’avais décidé la mort. Ma conscience me permettait bien de le tuer : n’étais-je pas dans le cas de légitime défense ? mais je me serais fait scrupule de le tuer par trahison, et je devais au moins le mettre sur ses gardes par mon attitude hostile et menaçante. Tout en repoussant ses avances, en dédaignant ses politesses, en rebutant ses attentions, je guettais soigneusement l’occasion de m’échapper ; mais son amitié, plus vigilante que la haine, ne me perdait pas de vue un seul instant. Lorsque je me penchais sur la cascade pour graver dans ma mémoire les accidents du terrain, Vasile m’arrachait à ma contemplation avec une sollicitude maternelle. « Prends garde ! disait-il en me tirant par les pieds ; si tu tombais, par malheur, je me le reprocherais toute ma vie. » Lorsque, la nuit, j’essayais de me lever à la dérobée, il sautait hors de son lit en demandant si j’avais besoin de quelque chose. Jamais on n’avait vu un coquin plus éveillé. Il tournait autour de moi comme un écureuil en cage.
Ce qui me désespérait par-dessus tout, c’était sa confiance en moi. Je témoignai un jour le désir d’examiner ses armes. Il me mit son poignard dans la main. C’était un poignard russe, en acier damasquiné, de la fabrique de Toula. Je tirai la lame du fourreau, j’essayai la pointe sur mon doigt, je la dirigeai sur sa poitrine en choisissant la place, entre la quatrième et la cinquième côte. Il me dit en souriant : « N’appuie pas, tu me tuerais. » Certes, monsieur, en appuyant un peu je lui aurais fait justice, mais quelque chose me retint le bras. Il est regrettable que les honnêtes gens aient tant de peine à tuer les assassins, qui en ont si peu à tuer les honnêtes gens. Je remis le poignard au fourreau. Vasile me tendit son pistolet, mais je refusai de le prendre, et je lui dis que ma curiosité était satisfaite. Il arma le chien, me fit voir l’amorce, appuya le canon sur sa tête, et me dit : « Voilà ! tu n’aurais plus de gardien. »
Plus de gardien ! Eh ! parbleu ! c’est ce que je voulais. Mais l’occasion était trop belle, et le traître me paralysait. Si je l’avais tué dans un pareil moment, je n’aurais pas pu soutenir son dernier regard. Mieux valait faire mon coup pendant la nuit. Par malheur, au lieu de cacher ses armes, il les déposait ostensiblement entre son lit et le mien.
Je finis par trouver un moyen de fuir sans l’éveiller et sans l’égorger. Cette idée me vint le dimanche 11 mai, à six heures. J’avais remarqué, le jour de l’Ascension, que Vasile aimait à boire et qu’il portait mal le vin. Je l’invitai à dîner avec moi. Ce témoignage d’amitié lui monta la tête : le vin d’Égine fit le reste. Hadgi-Stavros, qui ne m’avait pas honoré d’une visite depuis que je n’avais plus son estime, se conduisit encore en hôte généreux. Ma table était mieux servie que la sienne. J’aurais pu boire une outre de vin et un tonneau de rhaki. Vasile, admis à prendre sa part de ces magnificences, commença le repas avec une humilité touchante. Il se tenait à trois pieds de la table, comme un paysan invité chez son seigneur. Peu à peu le vin rapprocha les distances. A huit heures du soir, mon gardien m’expliquait son caractère. A neuf heures, il me racontait, en balbutiant, les aventures de sa jeunesse, et une série d’exploits qui auraient fait dresser les cheveux d’un juge d’instruction. A dix heures, il tomba dans la philanthropie : ce cœur d’acier trempé fondait dans le rhaki, comme la perle de Cléopâtre dans le vinaigre. Il me jura qu’il s’était fait brigand par amour de l’humanité ; qu’il voulait faire sa fortune en dix ans, fonder un hôpital avec ses économies, et se retirer ensuite dans un couvent du mont Athos. Il promit de ne pas m’oublier dans ses prières. Je profitai de ces bonnes dispositions pour lui ingérer une énorme tasse de rhaki. J’aurais pu lui offrir de la poix enflammée : il était trop mon ami pour rien refuser de moi. Bientôt il perdit la voix ; sa tête pencha de droite à gauche et de gauche à droite avec la régularité d’un balancier ; il me tendit la main, rencontra un restant de rôti, le serra cordialement, se laissa tomber à la renverse, et s’endormit du sommeil des sphinx d’Égypte, que le canon français n’a pas éveillés.
Je n’avais pas un instant à perdre : les minutes étaient d’or. Je pris son pistolet, que je lançai dans le ravin. Je saisis son poignard, et j’allais l’expédier dans la même direction, lorsque je réfléchis qu’il pouvait me servir à tailler des mottes de gazon. Ma grosse montre marquait onze heures. J’éteignis les deux foyers de bois résineux qui éclairaient notre table : la lumière pouvait attirer l’attention du Roi. Il faisait beau. Pas plus de lune que sur la main, mais des étoiles en profusion : c’était bien la nuit qu’il me fallait. Le gazon, découpé par longues bandes, s’enlevait comme une pièce de drap. Mes matériaux furent prêts au bout d’une heure. Comme je les portais à la source, je donnai du pied contre Vasile. Il se souleva pesamment et me demanda, par habitude, si j’avais besoin de quelque chose, je laissai choir mon fardeau, je m’assis auprès de l’ivrogne, et je le priai de boire encore un coup à ma santé. « Oui, dit-il ; j’ai soif. » Je lui remplis pour la dernière fois la coupe de cuivre. Il en but moitié, répandit le reste sur son menton et sur son cou, essaya de se lever, retomba sur la face, étendit les bras en avant et ne bougea plus. Je courus à ma digue, et tout novice que j’étais, le ruisseau fut solidement barré en quarante-cinq minutes : il était une heure moins un quart. Au bruit de la cascade succéda un silence profond. La peur me prit. Je réfléchis que le Roi devait avoir le sommeil léger, comme tous les vieillards, et que ce silence inusité l’éveillerait probablement. Dans le tumulte d’idées qui me remplissait l’esprit, je me souvins d’une scène du Barbier de Séville, où Bartholo s’éveille dès qu’il cesse d’entendre le piano. Je me glissai le long des arbres jusqu’à l’escalier, et je parcourus des yeux le cabinet d’Hadgi-Stavros. Le Roi reposait paisiblement aux côtés de son chiboudgi. Je me glissai jusqu’à vingt pas de son sapin, je tendis l’oreille : tout dormait. Je revins à ma digue à travers une flaque d’eau glacée qui montait déjà jusqu’à mes chevilles. Je me penchai sur l’abîme.
Le flanc de la montagne miroitait imperceptiblement. On apercevait d’espace en espace quelques cavités où l’eau avait séjourné. J’en pris bonne note : c’étaient autant de places où je pouvais mettre le pied. Je retournai à ma tente, je pris ma boîte, qui était suspendue au-dessus de mon lit, et je l’attachai sur mes épaules. En passant par l’endroit où nous avions dîné, je ramassai le quart d’un pain et un morceau de viande que l’eau n’avait pas encore mouillés. Je serrai ces provisions dans ma boîte pour mon déjeuner du lendemain. La digue tenait bon, la brise devait avoir séché ma route ; il était tout près de deux heures. J’aurais voulu, en cas de mauvaise rencontre, emporter le poignard de Vasile. Mais il était sous l’eau, et je ne perdis pas mon temps à le chercher. J’ôtai mes souliers, et je les liai ensemble par les cordons et je les pendis aux courroies de ma boîte. Enfin, après avoir songé à tout, jeté un dernier coup d’œil à mes travaux de terrassement, évoqué les souvenirs de la maison paternelle et envoyé un baiser dans la direction d’Athènes et de Mary-Ann, j’allongeai une jambe par-dessus le parapet, je pris à deux mains un arbuste qui pendait sur l’abîme, et je me mis en voyage à la garde de Dieu.
C’était une rude besogne, plus rude que je ne l’avais supposé de là-haut. La roche mal essuyée me procurait une sensation de froid humide, comme le contact d’un serpent. J’avais mal jugé des distances, et les points d’appui étaient beaucoup plus rares que je ne l’espérais. Deux fois je fis fausse route en inclinant sur la gauche. Il fallut revenir, à travers des difficultés incroyables. L’espérance m’abandonna souvent, mais non la volonté. Le pied me manqua : je pris une ombre pour une saillie, et je tombai de quinze ou vingt pieds de haut, collant mes mains et tout mon corps au flanc de la montagne, sans trouver où me retenir. Une racine de figuier me rattrapa par la manche de mon paletot : vous en voyez ici les marques. Un peu plus loin, un oiseau blotti dans un trou s’échappa si brusquement entre mes jambes, que la peur me fit presque tomber à la renverse. Je marchais des pieds et des mains, surtout des mains. J’avais les bras rompus, et j’entendais trembler tous les tendons comme les cordes d’une harpe. Mes ongles étaient si cruellement endoloris, que je ne les sentais plus. Peut-être aurais-je eu plus de force, si j’avais pu mesurer le chemin qui me restait à faire ; mais quand j’essayais de retourner la tête en arrière, le vertige me prenait et je me sentais aller à l’abandon. Pour soutenir mon courage, je m’exhortais moi-même ; je me parlais tout haut entre mes dents serrées. Je me disais : « Encore un pas pour mon père ! encore un pas pour Mary-Ann ! encore un pas pour la confusion des brigands et la rage d’Hadgi-Stavros. »
Enfin mes pieds posèrent sur une plate-forme plus large. Il me sembla que le sol avait changé de couleur. Je pliai les jarrets, je m’assis, je retournai timidement la tête. Je n’étais plus qu’à dix pieds du ruisseau : j’avais gagné les rochers rouges. Une surface plane, percée de petits trous où l’eau séjournait encore, me permit de prendre haleine et de me reposer un peu. Je tirai ma montre : il n’était que deux heures et demie. J’aurais cru, quant à moi, que mon voyage avait duré trois nuits. Je me tâtai bras et jambes, pour voir si j’étais au complet ; dans ces sortes d’expéditions, on sait ce qui part, on ne sait pas ce qui arrive. J’avais eu du bonheur : j’en étais quitte pour quelques contusions et deux ou trois écorchures. Le plus malade était mon paletot. Je levai les yeux en l’air, non pas encore pour remercier le ciel, mais pour m’assurer que rien ne bougeait dans mon ancien domicile. Je n’entendis que quelques gouttes d’eau qui filtraient à travers ma digue. Tout allait bien ; mes derrières étaient assurés ; je savais où trouver Athènes : adieu donc au Roi des montagnes !
J’allais sauter au fond du ravin, quand une forme blanchâtre se dressa devant moi, et j’entendis le plus furieux aboiement qui ait jamais éveillé les échos à pareille heure. Hélas ! monsieur, j’avais compté sans les chiens de mon hôte. Ces ennemis de l’homme rôdaient à toute heure autour du camp, et l’un d’eux m’avait flairé. Ce que j’éprouvai de fureur et de haine à sa rencontre est impossible à dire ; on ne déteste pas à ce point un être déraisonnable. J’aurais mieux aimé me trouver face à face avec un loup, avec un tigre ou un ours blanc, nobles bêtes qui m’auraient mangé sans rien dire, mais qui ne m’auraient pas dénoncé. Les animaux féroces vont à la chasse pour eux-mêmes ; mais que penser de cet horrible chien qui m’allait dévorer bruyamment pour faire sa cour au vieil Hadgi-Stavros ? Je le criblai d’injures ; je fis pleuvoir sur lui les noms les plus odieux ; mais j’avais beau faire, il parlait plus haut que moi. Je changeai de note, j’essayai l’effet des bonnes paroles, je l’interpellai doucement en grec, dans la langue de ses pères ; il ne savait qu’une réponse à tous mes propos, et sa réponse ébranlait la montagne. Je fis silence, c’était une idée ; il se tut. Je me couchai parmi les flaques d’eau ; il s’étendit au pied du rocher en grognant entre ses dents. Je feignis de dormir ; il dormit. Je me laissai glisser insensiblement vers le ruisseau ; il se leva d’un bond, et je n’eus que le temps de remonter sur mon piédestal. Mon chapeau resta entre les mains ou plutôt entre les dents de l’ennemi. L’instant d’après, ce n’était plus rien qu’une pâte, une marmelade, une bouillie de chapeau ! Pauvre chapeau ! je le plaignais ; je me mettais à sa place. Si j’avais pu sortir d’affaire moyennant quelques morsures, je n’y aurais pas regardé de trop près, j’aurais fait la part du chien. Mais ces monstres-là ne se contentent pas de mordre les gens, ils les mangent !