Je m’avisai que sans doute il avait faim ; que, si je trouvais de quoi le rassasier, il me mordrait probablement encore, mais il ne me mangerait plus. J’avais des provisions, j’en fis le sacrifice ; mon seul regret était de n’en avoir pas cent fois plus. Je lui lançai la moitié de mon pain ; il l’engloutit comme un gouffre : figurez-vous un caillou qui tombe dans un puits. Je regardais piteusement le peu qui me restait à lui offrir, quand je reconnus au fond de la boîte un paquet blanc qui me donna des idées. C’était une petite provision d’arsenic, destinée à mes préparations zoologiques. Je m’en servais pour empailler des oiseaux, mais aucune loi ne me défendait d’en glisser quelques grammes dans l’enveloppe du chien. Mon interlocuteur, mis en appétit, ne demandait qu’à poursuivre son repas. « Attends, lui dis-je, je vais te servir un plat de ma façon… » Le paquet contenait environ trente-cinq grammes d’une jolie poudre blanche et brillante. J’en versai cinq ou six dans un petit réservoir d’eau claire, et je remis le reste dans ma poche. Je délayai soigneusement la part de l’animal ; j’attendis que l’acide arsénieux fût bien dissous ; je plongeai dans la solution un morceau de pain qui but tout, comme une éponge. Le chien s’élança de bon appétit et avala sa mort en une bouchée.

Mais pourquoi ne m’étais-je pas muni d’un peu de strychnine, ou de quelque autre bon poison plus foudroyant que l’arsenic ? Il était plus de trois heures, et les essais de mon invention se firent cruellement attendre. Vers la demie, le chien se mit à hurler de toutes ses forces. Je n’y gagnais pas beaucoup : aboiements ou hurlements, cris de fureur ou cris d’angoisse, allaient toujours au même but, c’est-à-dire aux oreilles d’Hadgi-Stavros. Bientôt l’animal se tordit dans des convulsions horribles ; il écuma ; il fut pris de nausées, il fit des efforts violents pour chasser le poison qui le dévorait. C’était un spectacle bien doux pour moi, et je goûtais savoureusement le plaisir des dieux ; mais la mort de l’ennemi pouvait seule me sauver, et la mort se faisait tirer l’oreille. J’espérais que, vaincu par la douleur, il finirait par me livrer passage ; mais il s’acharnait contre moi, il me montrait sa gueule baveuse et sanguinolente, comme pour me reprocher mes présents et me dire qu’il ne mourrait pas sans vengeance. Je lui lançai mon mouchoir de poche : il le déchira aussi vigoureusement que mon chapeau. Le ciel commençait à s’éclaircir, et je pressentais bien que j’avais commis un meurtre inutile. Une heure encore, et les brigands seraient sur mes bras. Je levais la tête vers cette chambre maudite que j’avais quittée sans esprit de retour, et où la puissance d’un chien allait me faire rentrer. Une cataracte formidable me renversa la face contre terre.

Des mottes de gazon, des cailloux, des fragments de rocher roulèrent autour de moi avec un torrent d’eau glaciale. La digue était rompue, et le lac tout entier se vidait sur ma tête. Un tremblement me saisit : chaque flot en passant emportait quelques degrés de ma chaleur animale, et mon sang devenait aussi froid que le sang d’un poisson. Je jette les yeux sur le chien : il était toujours au pied de mon rocher, luttant contre la mort, contre le courant, contre tout, la gueule ouverte et les yeux braqués sur moi. Il fallait en finir. Je détachai ma boîte, je la pris par les deux sangles, et je frappai cette hideuse tête avec tant de fureur que l’ennemi me laissa le champ de bataille. Le torrent le prit en flanc, le roula deux ou trois fois sur lui-même, et le porta je ne sais où.

Je saute dans l’eau : j’en avais jusqu’à mi-corps ; je me cramponne aux rochers de la rive ; je sors du courant, j’aborde sur la rive, je me secoue et je crie : Hourra pour Mary-Ann !

Quatre brigands sortent de terre et me prennent au collet en disant : « Te voilà donc, assassin ! Venez tous ! nous le tenons ! le Roi sera content ! Vasile sera vengé ! »

Il paraît que, sans le savoir, j’avais noyé mon ami Vasile.

En ce temps-là, monsieur, je n’avais pas encore tué d’hommes : Vasile était mon premier. J’en ai abattu bien d’autres depuis, à mon corps défendant, et uniquement pour sauver ma vie ; mais Vasile est le seul qui m’ait laissé des remords, quoique sa fin soit le résultat d’une imprudence fort innocente. Vous savez ce que c’est qu’un premier pas ! Aucun assassin découvert par la police et reconduit de brigade en brigade jusqu’au théâtre de son crime ne baissa la tête plus humblement que moi. Je n’osais lever les yeux sur les braves gens qui m’avaient arrêté : je ne me sentais pas la force de soutenir leurs regards réprobateurs ; je pressentais, en tremblant, une épreuve redoutable : j’étais sûr de comparaître devant mon juge et d’être mis en présence de ma victime. Comment affronter les sourcils du Roi des montagnes, après ce que j’avais fait ? Comment revoir sans mourir de honte, le corps inanimé du malheureux Vasile ? Plus d’une fois mes genoux se dérobèrent sous moi, et je serais resté en route, sans les coups de pied qui me suivaient par derrière.

Je traversai le camp désert, le Cabinet du Roi, occupé par quelques blessés, et je descendis, ou plutôt je tombai jusqu’au bas de l’escalier de ma chambre. Les eaux s’étaient retirées en laissant des taches de fange à tous les murs et à tous les arbres. Une dernière flaque restait encore à la place où j’avais enlevé le gazon. Les brigands, le Roi et le moine se tenaient debout, en cercle, autour d’un objet gris et limoneux, dont la vue fit dresser les cheveux sur ma tête : c’était Vasile. Le ciel vous préserve, monsieur, de voir jamais un cadavre de votre façon ! L’eau et la boue, en s’écoulant, avaient déposé un enduit hideux autour de lui. Avez-vous jamais vu une grosse mouche prise depuis trois ou quatre jours dans une toile d’araignée ? L’artisan des filets, ne pouvant se défaire d’un pareil hôte, l’enveloppe d’un peloton de fils grisâtres, et le change en une masse informe et méconnaissable ; tel était Vasile quelques heures après avoir soupé avec moi. Je le retrouvai à dix pas de l’endroit où je lui avais dit adieu. Je ne sais si les brigands l’avaient changé de place, ou s’il s’était transporté là lui-même dans les convulsions de l’agonie ; cependant j’incline à croire que la mort lui avait été douce. Plein de vin comme je l’ai laissé, il a dû succomber sans débat à quelque bonne congestion cérébrale.

Un grondement de mauvais augure salua mon arrivée. Hadgi-Stavros, pâle et le front crispé, marcha droit à moi, me saisit par le poignet gauche, et me tira si violemment, qu’il faillit me désarticuler le bras. Il me jeta au milieu du cercle avec une telle vivacité, que je pensai mettre le pied sur le corps de ma victime : je me rejetai vivement en arrière.

« Regardez ! me cria-t-il d’une voix tonnante ; regardez ce que vous avez fait ! jouissez de votre ouvrage ! rassasiez vos yeux de votre crime. Malheureux ! mais où donc vous arrêterez-vous ? Qui m’aurait dit, le jour où je vous ai reçu ici, que j’ouvrais ma porte à un assassin ? »