Il dut lire dans mes yeux une interrogation pleine d’angoisse et d’épouvante, car il répondit à la demande que je n’osais lui adresser :

« Je ne suis pas méchant, et j’ai toujours détesté les rigueurs inutiles. C’est pourquoi je veux vous infliger un châtiment qui nous profite en nous dispensant de vous surveiller à l’avenir. Vous avez depuis quelques jours une rage de vous évader. J’espère que lorsque vous aurez reçu vingt coups de bâton sur la plante des pieds, vous n’aurez plus besoin de gardien, et votre amour des voyages se calmera pour quelque temps. C’est un supplice que je connais ; les Turcs me l’ont fait subir dans ma jeunesse, et je sais par expérience qu’on n’en meurt pas. On en souffre beaucoup ; vous crierez, je vous en avertis. Vasile vous entendra du fond de sa tombe, et il sera content de nous. »

A cette annonce, ma première idée fut d’user de mes jambes tandis que j’en avais encore la libre disposition. Mais il faut croire que ma volonté était bien malade, car il me fut impossible de mettre un pied devant l’autre. Hadgi-Stavros m’enleva de terre aussi légèrement que nous cueillons un insecte sur un chemin. Je me sentis lier et déchausser avant qu’une pensée sortie de mon cerveau eût le temps d’arriver au bout de mes membres. Je ne sais ni sur quoi on appuya mes pieds, ni comment on les empêcha de reculer jusqu’à ma tête au premier coup de bâton. Je vis les deux gaules tournoyer devant moi, l’une à droite, l’autre à gauche ; je fermai les yeux, et j’attendis. Je n’attendis pas assurément la dixième partie d’une seconde, et pourtant, dans un si court espace, j’eus le temps d’envoyer une bénédiction à mon père, un baiser à Mary-Ann, et plus de cent mille imprécations à partager entre Mme Simons et John Harris.

Je ne m’évanouis pas un seul instant ; c’est un sens qui me manque, je vous l’ai dit. Aussi n’y eut-il rien de perdu. Je sentis tous les coups de bâton, l’un après l’autre. Le premier fut si furieux, que je crus qu’il ne resterait rien à faire pour les suivants. Il me prit par le milieu de la plante des pieds, sous cette petite voûte élastique qui précède le talon et qui supporte le corps de l’homme.

Ce n’est pas le pied qui me fit mal à cette fois ; mais je crus que les os de mes pauvres jambes allaient sauter en éclats. Le second m’atteignit plus bas, juste sous les talons ; il me donna une secousse profonde, violente, qui ébranla toute la colonne vertébrale, et remplit d’un tumulte effroyable mon cerveau palpitant et mon crâne près d’éclater. Le troisième donna droit sur les orteils et produisit une sensation aiguë et lancinante, qui frisait toute la partie antérieure du corps et me fit croire un instant que l’extrémité du bâton était venue me retrousser le bout du nez. C’est à ce moment, je pense, que le sang jaillit pour la première fois. Les coups se succédèrent dans le même ordre et aux mêmes places, à des intervalles égaux. J’eus assez de courage pour me taire aux deux premiers ; je criai au troisième, je hurlai au quatrième, je gémis au cinquième et aux suivants. Au dixième, la chair elle-même n’avait plus la force qu’il faut pour se plaindre : je me tus. Mais l’anéantissement de ma vigueur physique ne diminuait en rien la netteté de mes perceptions. J’aurais été incapable de soulever mes paupières, et cependant le plus léger bruit arrivait trop à mes oreilles. Je ne perdis pas un mot de ce qui se disait autour de moi. C’est une observation dont je me souviendrai plus tard si je pratique la médecine. Les docteurs ne se font pas faute de condamner un malade à quatre pas de son lit, sans songer que le pauvre diable a peut-être encore assez d’oreille pour les entendre. J’entendis un jeune brigand qui disait au Roi : « Il est mort. A quoi bon fatiguer deux hommes sans profit pour personne ? » Hadgi-Stavros répondit : « Ne crains rien. J’en ai reçu soixante à la file, et deux jours après je dansais la Romaïque.

— Comment as-tu fait ?

— J’ai employé la pommade d’un renégat italien appelé Luidgi-Bey… Où en sommes-nous ? Combien de coups de bâton ?

— Dix-sept.

— Encore trois, enfants ; et soignez-moi les derniers. »

Le bâton eut beau faire, les derniers coups tombaient sur une matière saignante, mais insensible. La douleur m’avait presque paralysé.