On m’enleva du brancard, on délia les cordes ; on emmaillota mes pieds dans des compresses d’eau fraîche, et, comme j’avais une soif de blessé, on me fit boire un grand verre de vin. La colère me revint avec la force. Je ne sais si vous êtes bâti comme moi, mais je ne connais rien d’humiliant comme un châtiment physique. Je ne supporte pas que le souverain du monde puisse devenir pour une minute l’esclave d’un vil bâton. Être né au dix-neuvième siècle, manier la vapeur et l’électricité, posséder une bonne moitié des secrets de la nature, connaître à fond tout ce que la science a inventé pour le bien-être et la sécurité de l’homme, savoir comme on guérit la fièvre, comme on prévient la petite vérole, comme on brise la pierre dans la vessie, et ne pouvoir se défendre d’un coup de canne, c’est un peu trop fort, en vérité ! Si j’avais été soldat et soumis aux peines corporelles, j’aurais tué mes chefs inévitablement.

Quand je me vis assis sur la terre gluante, les pieds enchaînés par la douleur, les mains mortes ; quand j’aperçus autour de moi les hommes qui m’avaient battu, celui qui m’avait fait battre et ceux qui m’avaient regardé battre, la colère, la honte, le sentiment de la dignité outragée, de la justice violée, de l’intelligence brutalisée, soufflèrent dans mon corps débile un gonflement de haine, de révolte et de vengeance. J’oubliai tout calcul, intérêt, prudence, avenir ; je lâchai la bonde à toutes les vérités qui m’étouffaient ; un torrent d’injures bouillonnantes monta droit à mes lèvres, tandis que la bile extravasée débordait en écume jaune jusque dans le blanc de mes yeux. Certes, je ne suis pas orateur, et mes études solitaires ne m’ont pas exercé au maniement de la parole ; mais l’indignation, qui a fait des poètes, me prêta pour un quart d’heure l’éloquence sauvage de ces prisonniers cantabres qui rendaient l’âme avec des injures et qui crachaient leur dernier soupir à la face des Romains vainqueurs. Tout ce qui peut outrager un homme dans son orgueil, dans sa tendresse et dans ses sentiments les plus chers, je le dis au Roi des montagnes. Je le mis au rang des animaux immondes, et je lui déniai jusqu’au nom d’homme. Je l’insultai dans sa mère, et dans sa femme, et dans sa fille, et dans toute sa postérité. Je voudrais vous répéter textuellement tout ce que je le contraignis d’entendre, mais les mots me manquent aujourd’hui que je suis de sang-froid. J’en forgeais alors de toute sorte, qui n’étaient pas dans le dictionnaire et que l’on comprenait pourtant, car l’auditoire de forçats hurlait sous mes paroles comme une meute de chiens sous le fouet des piqueurs. Mais j’avais beau surveiller le visage du vieux Pallicare, épier tous les muscles de sa face et fouiller avidement dans les moindres rides de son front, je n’y surpris pas la trace d’une émotion. Hadgi-Stavros ne sourcillait pas plus qu’un buste de marbre. Il répondait à tous mes outrages par l’insolence du mépris. Son attitude m’exaspéra jusqu’à la folie. J’eus un instant de délire. Un nuage rouge comme le sang passa devant mes yeux. Je me lève brusquement sur mes pieds meurtris, j’avise un pistolet à la ceinture d’un brigand, je l’arrache, je l’arme, je vise le Roi à bout portant, le coup part, et je tombe à la renverse en murmurant : « Je suis vengé ! »

C’est lui-même qui me releva. Je le contemplai avec une stupéfaction aussi profonde que si je l’avais vu sortir des enfers. Il ne semblait pas ému, et souriait tranquillement comme un immortel. Et pourtant, monsieur, je ne l’avais pas manqué. Ma balle l’avait touché au front, à un centimètre au-dessus du sourcil gauche : une trace sanglante en faisait foi. Mais, soit que l’arme fût mal chargée, soit que la poudre fût mauvaise, soit plutôt que le coup eût glissé sur l’os du crâne, mon coup de pistolet n’avait fait qu’une écorchure !

Le monstre invulnérable m’assit doucement sur la terre, se pencha vers moi, me tira l’oreille et me dit : « Pourquoi tentez-vous l’impossible, jeune homme ? Je vous ai prévenu que j’avais la tête à l’épreuve des balles, et vous savez que je ne mens jamais. Ne vous a-t-on pas conté aussi qu’Ibrahim m’avait fait fusiller par sept Égyptiens et qu’il n’avait pas eu ma peau ? J’espère que vous n’avez pas la prétention d’être plus fort que sept Égyptiens ! Mais savez-vous que vous avez la main légère pour un homme du Nord ? C’est affaire à vous ! Peste ! si ma mère, dont vous parliez tout à l’heure, ne m’avait pas construit avec solidité, j’étais un homme à mettre en terre. Tout autre à ma place serait mort sans dire merci. Quant à moi, ces choses-là me rajeunissent. Cela me rappelle mon bon temps. A votre âge, j’exposais ma vie quatre fois par jour, et je n’en digérais que mieux. Allons, je ne vous en veux pas, et je vous pardonne votre mouvement de vivacité. Mais comme tous mes sujets ne sont pas à l’épreuve de la balle et que vous pourriez vous laisser aller à quelque nouvelle imprudence, nous appliquerons à vos mains le même traitement qu’à vos pieds. Rien ne nous empêcherait de commencer sur l’heure : cependant j’attendrai jusqu’à demain, dans l’intérêt de votre santé. Vous voyez que le bâton est une arme courtoise qui ne tue pas les gens ; vous venez de prouver vous-même qu’un homme bâtonné en vaut deux. La cérémonie de demain vous occupera. Les prisonniers ne savent à quoi passer leur temps. C’est l’oisiveté qui vous a donné de mauvais conseils. D’ailleurs, soyez tranquille : dès que votre rançon sera arrivée, je guérirai vos écorchures. Il me reste encore du baume de Luidgi-Bey. Il n’y paraîtra plus au bout de deux jours, et vous pourrez valser au bal du palais sans apprendre à vos danseuses qu’elles sont au bras d’un cavalier rossé. »

Je ne suis pas un Grec, moi, et les injures me blessent aussi grièvement que les coups. Je montrai le poing au vieux scélérat et je criai de toutes mes forces :

« Non, misérable, ma rançon ne sera jamais payée ! non ! je n’ai demandé d’argent à personne ! Tu n’auras de moi que ma tête, qui ne te servira de rien. Prends-la tout de suite, si bon te semble. C’est me rendre service, et à toi aussi. Tu m’épargneras deux semaines de tortures et le dégoût de te voir, qui est la pire de toutes. Tu économiseras ma nourriture de quinze jours. N’y manque pas, c’est le seul bénéfice que tu puisses faire sur moi ! »

Il sourit, haussa les épaules et répondit : « Ta ! ta ! ta ! ta ! Voilà bien mes jeunes gens ! extrêmes en tout ! Ils jettent le manche après la cognée. Si je vous écoutais, j’en serais aux regrets avant huit jours, et vous aussi. Les Anglaises payeront, j’en suis sûr. Je connais encore les femmes, quoiqu’il y ait longtemps que je vive dans la retraite. Qu’est-ce qu’on dirait si je vous tuais aujourd’hui et si la rançon arrivait demain ? On répandrait le bruit que j’ai manqué à ma parole, et mes prisonniers à venir se laisseraient égorger comme des agneaux sans demander un centime à leurs parents. Ne gâtons pas le métier !

— Ah ! tu crois que les Anglaises t’ont payé, habile homme ! Oui, elles t’ont payé comme tu le méritais !

— Vous êtes bien bon.

— Leur rançon te coûtera quatre-vingt mille francs, entends-tu ? Quatre-vingt mille francs hors de ta poche !