CHAPITRE VII
JOHN HARRIS

Le Roi contemplait sa vengeance, comme un homme à jeun depuis trois jours contemple un bon repas. Il en examinait un à un tous les plats, je veux dire tous les supplices ; il passait sa langue sur ses lèvres desséchées, mais il ne savait par où commencer ni que choisir. On aurait dit que l’excès de la faim lui coupait l’appétit. Il donnait du poing contre sa tête, comme pour en faire jaillir quelque chose ; mais les idées sortaient si rapides et si pressées, qu’il était mal aisé d’en saisir une au passage. « Parlez donc ! s’écria-t-il à ses sujets. Conseillez-moi. A quoi serez-vous bons, si vous n’êtes pas en état de me donner un avis ? Attendrai-je que le Corfiote soit revenu ou que Vasile élève la voix, du fond de sa tombe ? Trouvez-moi, brutes que vous êtes, un supplice de quatre-vingt mille francs ! »

Le jeune chiboudgi dit à son maître : « Il me vient une idée. Tu as un officier mort, un autre absent, et un troisième blessé. Mets leurs places au concours. Promets-nous que ceux qui sauront le mieux te venger succéderont à Sophoclis, au Corfiote et à Vasile. »

Hadgi-Stavros sourit complaisamment à cette invention. Il caressa le menton de l’enfant et lui dit :

« Tu es ambitieux, petit homme ! A la bonne heure ! L’ambition est le ressort du courage. Va pour un concours ! C’est une idée moderne, c’est une idée d’Europe ; cela me plaît. Pour te récompenser, tu donneras ton avis le premier, et si tu trouves quelque chose de beau, Vasile n’aura pas d’autre héritier que toi.

— Je voudrais, dit l’enfant, arracher quelques dents au milord, lui mettre un mors dans la bouche et le faire courir tout bridé jusqu’à ce qu’il tombât de fatigue.

— Il a les pieds trop malades : il tomberait au deuxième pas. A vous autres ! Tambouris, Moustakas, Coltzida, Milotis, parlez, je vous écoute.

— Moi, dit Coltzida, je lui casserais des œufs bouillants sous les aisselles. J’ai déjà essayé cela sur une femme de Mégare et j’ai eu bien du plaisir.

— Moi, dit Tambouris, je le coucherais par terre avec un rocher de cinq cents livres sur la poitrine. On tire la langue et on crache le sang ; c’est assez joli.

— Moi, dit Milotis, je lui mettrais du vinaigre dans les narines et je lui enfoncerais des épines sous tous les ongles. On éternue à ravir et l’on ne sait où fourrer ses mains. »