Moustakas était un des cuisiniers de la bande. Il proposa de me faire cuire à petit feu. La figure du Roi s’épanouit.

Le moine assistait à la Conférence et laissait dire sans donner son avis. Cependant il prit pitié de moi dans la mesure de sa sensibilité, et il me secourut dans la mesure de son intelligence. « Moustakas, dit-il, est trop méchant. On peut bien torturer le milord sans le brûler tout vif. Si vous le nourrissiez de viande salée sans lui permettre de boire, il durerait longtemps, il souffrirait beaucoup, et le Roi satisferait sa vengeance sans encourir celle de Dieu. C’est un conseil bien désintéressé que je vous donne ; il ne m’en reviendra rien ; mais je voudrais que tout le monde fût content, puisque le monastère a touché la dîme.

— Halte-là ! interrompit le cafedgi. Bon vieillard, j’ai une idée qui vaut mieux que la tienne. Je condamne le milord à mourir de faim. Les autres lui feront tout le mal qu’il leur plaira ; je ne prétends rien empêcher. Mais je serai en sentinelle devant sa bouche, et j’aurai soin qu’il n’y entre ni une goutte d’eau ni une miette de pain. Les fatigues redoubleront sa faim, les blessures allumeront sa soif, et tout le travail des autres tournera finalement à mon profit. Qu’en dis-tu, sire ? Est-ce bien raisonné, et me donneras-tu la succession de Vasile ?

— Allez tous au diable ! dit le Roi. Vous raisonneriez moins à votre aise si l’infâme vous avait volé quatre-vingt mille francs ! Emportez-le dans le camp et prenez sur lui votre récréation. Mais malheur au maladroit qui le tuerait par imprudence ! Cet homme ne doit mourir que de ma main. Je prétends qu’il me rembourse en plaisir tout ce qu’il m’a pris en argent. Il versera le sang de ses veines goutte à goutte, comme un mauvais débiteur qui s’acquitte sou par sou. »

Vous ne sauriez croire, monsieur, par quels crampons l’homme le plus malheureux tient encore à la vie. Certes, j’étais bien affamé de mourir ; et ce qui pouvait m’arriver de plus heureux était d’en finir d’un seul coup. Cependant quelque chose se réjouit en moi à cette menace d’Hadgi-Stavros. Je bénis la longueur de mon supplice. Un instinct d’espérance me chatouilla le fond du cœur. Si une âme charitable m’avait offert de me brûler la cervelle, j’y aurais regardé à deux fois.

Quatre brigands me prirent par la tête et par les jambes, et me portèrent, comme un paquet hurlant, à travers le Cabinet du Roi. Ma voix réveilla Sophoclis sur son grabat. Il appela ses compagnons, se fit conter les nouvelles, et demanda à me voir de près. C’était un caprice de malade. On me jeta par terre à ses côtés.

« Milord, me dit-il, nous sommes bien bas l’un et l’autre ; mais il y a gros à parier que je me relèverai plus tôt que vous. Il paraît qu’on songe déjà à me donner un successeur. Que les hommes sont injustes ! Ma place est au concours ! Eh bien, je veux concourir aussi et me mettre sur les rangs. Vous déposerez en ma faveur, et vous attesterez par vos gémissements que Sophoclis n’est pas mort. On va vous attacher les quatre membres, et je me charge de vous tourmenter d’une seule main aussi gaillardement que le plus valide de ces messieurs. »

Pour complaire au misérable, on me lia les bras. Il se fit tourner vers moi et commença à m’arracher les cheveux, un à un, avec la patience et la régularité d’une épileuse de profession. Quand je vis à quoi se réduisait ce nouveau supplice, je crus que le blessé, touché de ma misère et attendri par ses propres souffrances, avait voulu me dérober à ses camarades et m’accorder une heure de répit. L’extraction d’un cheveu n’est pas aussi douloureuse, à beaucoup près, qu’une piqûre d’épingle. Les vingt premiers partirent l’un après l’autre sans me laisser de regret, et je leur souhaitai cordialement un bon voyage. Mais bientôt il fallut changer de note. Le cuir chevelu, irrité par une multitude de lésions imperceptibles, s’enflamma. Une démangeaison sourde, puis un peu plus vive, puis intolérable, courut autour de ma tête. Je voulus y porter les mains ; je compris dans quelle intention l’infâme m’avait fait garrotter. L’impatience accrut le mal ; tout mon sang se porta vers la tête. Chaque fois que la main de Sophoclis s’approchait de ma chevelure, un frémissement douloureux se répandait dans tout le corps. Mille démangeaisons inexplicables tourmentaient mes bras et mes jambes. Le système nerveux, exaspéré sur tous les points, m’enveloppait d’un réseau plus douloureux que la tunique de Déjanire. Je me roulais par terre, je criais, je demandais grâce, je regrettais les coups de bâton sur la plante des pieds. Le bourreau n’eut pitié de moi que lorsqu’il fut au bout de ses forces. Lorsqu’il sentit ses yeux troubles, sa tête pesante et son bras fatigué, il fit un dernier effort, plongea la main dans mes cheveux, les saisit à poignée, et se laissa retomber sur son chevet en m’arrachant un cri de désespoir.

« Viens avec moi, dit Moustakas. Tu décideras, au coin du feu, si je vaux Sophoclis, et si je mérite une lieutenance. »

Il m’enleva comme une plume et me porta dans le camp, devant un monceau de bois résineux et de broussailles entassées. Il détacha les cordes, me dépouilla de mes habits et de ma chemise, et me laissa sans autre vêtement qu’un pantalon. « Tu seras, dit-il, mon aide de cuisine. Nous allons faire du feu et préparer ensemble le dîner du Roi. »