Il alluma le bûcher et m’étendit sur le dos, à deux pieds d’une montagne de flammes. Le bois pétillait ; les charbons rouges tombaient en grêle autour de moi. La chaleur était insupportable. Je me traînai sur les mains à quelque distance, mais il revint avec une poêle à frire, et il me repoussa du pied jusqu’à l’endroit où il m’avait placé.

« Regarde bien, dit-il, et profite de mes leçons. Voici la fressure de trois agneaux : c’est de quoi nourrir vingt hommes. Le Roi choisira les morceaux les plus délicats ; il distribuera le reste à ses amis. Tu n’en es pas pour l’heure, et si tu goûtes de ma cuisine, ce sera des yeux seulement. »

J’entendis bientôt bouillir la friture, et ce bruit me rappela que j’étais à jeun depuis la veille. Mon estomac se rangea parmi mes bourreaux, et je comptai un ennemi de plus. Moustakas me mettait la poêle sous les yeux, et faisait luire à mes regards la couleur appétissante de la viande. Il secouait sous mes narines les parfums engageants de l’agneau grillé. Tout à coup il s’aperçut qu’il avait oublié quelque assaisonnement, et il courut chercher du sel et du poivre en confiant la poêle à mes bons soins. La première idée qui me vint fut de dérober quelque morceau de viande ; mais les brigands n’étaient qu’à dix pas ; ils m’auraient arrêté à temps. « Si, du moins, pensai-je en moi-même, j’avais encore mon paquet d’arsenic ! » Que pouvais-je en avoir fait ? Je ne l’avais pas remis dans la boîte. Je plongeai les mains dans mes deux poches. J’en tirai un papier malpropre et une poignée de cette poudre bienfaitrice qui devait me sauver peut-être et tout au moins me venger.

Moustakas revint au moment où j’avais la main droite ouverte au-dessus de la poêle. Il me saisit le bras, plongea son regard jusqu’au fond de mes yeux, et dit d’une voix menaçante : « Je sais ce que tu as fait. »

Mon bras tomba découragé. Le cuisinier poursuivit :

« Oui, tu as jeté quelque chose sur le dîner du Roi.

— Quoi donc ?

— Un sort. Mais peu importe. Va, mon pauvre milord, Hadgi-Stavros est plus grand sorcier que toi. Je vais lui servir son repas. J’en aurai ma part, et tu n’en goûteras point.

— Grand bien te fasse ! »

Il me laissa devant le feu, en me recommandant à une douzaine de brigands qui croquaient du pain bis et des olives amères. Ces Spartiates me firent compagnie pendant une heure ou deux. Ils attisaient mon feu avec une attention de garde-malade. Si parfois j’essayais de me traîner un peu plus loin de mon supplice, ils s’écriaient : « Prends garde, tu vas te refroidir ! Et ils me poussaient jusque dans la flamme à grands coups de bâtons allumés. Mon dos était marbré de taches rouges, ma peau se soulevait en ampoules cuisantes, mes cils frisaient à la chaleur du feu, mes cheveux exhalaient une odeur de corne brûlée, dont j’étais tout empuanti ; et cependant je me frottais les mains à l’idée que le Roi mangerait de ma cuisine, et qu’il y aurait du nouveau sur le Parnès avant la fin du jour.