Le colonel s’élança vers lui, laissant ses inférieurs à trois pas en arrière. Ce pauvre colonel Briquet ! Je n’oublierai jamais l’intonation suave, sentimentale, idéale dont il accentua son premier mot : « mon Zénéral ! » Je le verrai toujours à demi-prosterné, le shako sous le bras, exprimant par tous les plis de son visage l’intention d’être agréable ; manifestant la souplesse de son esprit dans toutes les articulations de son corps.

J’ai remarqué ce jour-là un contraste assez bizarre ; tu l’expliqueras si tu peux. En présence d’un grand chef, qui tient l’avancement dans sa main, les militaires de tout rang éprouvent tous à la fois un vif désir de plaire, mais ils ne l’expriment pas de la même façon. Un colonel salue en courbette, un simple capitaine rapproche les talons et se tient coi. L’un et l’autre disent au général : vous êtes un grand homme et je vous admire passionnément ; mais l’un traduit sa pensée par des ondulations pleines de grâce, l’autre par une roideur du goût le plus austère. Le seigneur du régiment frétille, babille et fait tous les frais ; les vassaux ne se permettent d’autre mouvement que l’immobilité, d’autre langage que le silence. Pourquoi ?

Le général a écouté sa petite harangue ; il lui a tendu la main avec une cordialité sublime. « Colonel, lui a-t-il dit, vous êtes bien bon ! vous êtes trop bon ! Je suis très-sensible ! Il ne fallait pas vous déranger. » Je crois pourtant que, si l’on ne s’était pas dérangé on en aurait vu de grises. Puis, jetant un coup d’œil sur le groupe des officiers : « Rien qu’à vous voir ici, mon inspection est à moitié faite. Je sais ce qui m’attend, et tout le bien que je devrai dire à l’Empereur de votre brave régiment ! »

En terminant la phrase, il leva la tête, m’aperçut à la fenêtre et exprima par un sourire sans affectation mais non sans grâce que ma figure chiffonnée ne lui avait pas fait peur. Il a des dents superbes. Je suis sûre qu’il ne fume pas des cigares d’un sou, comme ce pauvre colonel Briquet.

« Colonel ! reprit-il à haute et intelligible voix, j’ai choisi pour ma résidence l’hôtel d’Europe. Voulez-vous me faire l’honneur de me montrer le chemin ? »

L’hôtel d’Europe est sur la promenade des Ormes, à deux pas de la maison de notre oncle. Depuis hier matin, l’autorité militaire a fait poser deux guérites devant la porte cochère. En retournant chez nous, nous avons suivi d’un peu loin, sans affectation, le cortége du général.

Les officiers l’ont mis à l’hôtel, et, pour être bien sûrs que personne ne viendrait le leur prendre on a voulu le faire garder par un détachement de 50 hommes d’élite, commandés par un capitaine, un lieutenant et deux tambours. Mais il n’a pas voulu déranger tant de monde. Il a dit au capitaine de renvoyer le piquet en laissant dans le poste voisin quelques sentinelles de rechange.

Il est poli comme un prince. Le long de son chemin, toutes les fois qu’un bourgeois ou un homme du peuple saluait ses grosses épaulettes, il se retournait à demi, arrondissait le bras, et rendait un salut impérial.

Avant de monter à son appartement, il a échangé plus de dix coups de chapeau avec la population de Loutreville. Le colonel est venu lui demander tout bas à quelle heure il daignerait recevoir le corps d’officiers ? — Colonel, a-t-il répondu, je ne veux pas déplacer ces messieurs une seconde fois : nous nous verrons au grand soleil, en pleine manœuvre. Vous me les présenterez sur le Champ-de-Bataille ! » Il a ajouté, d’une voix qui remplissait la ville : « Mon plan d’inspection est tout fait ; depuis douze ans que je remplis les fonctions d’inspecteur général, j’ai acquis le maniement des hommes et des choses. Vous savez tous, messieurs, que rien ne m’échappe, ni l’ensemble, ni le détail. Dans la partie militaire, j’ai fait mes preuves. Quant à la partie administrative, c’est différent : j’ai prouvé que je n’y craignais personne. A tantôt ! »

J’ai entendu le colonel qui disait à ses officiers, en passant sous les fenêtres de mon oncle : « Il commencera par sa revue d’ensemble, à une heure et demie, après le dîner des habitants. Dès aujourd’hui, c’est lui qui commande toutes les forces de terre et de mer ; vous avez pu le juger, c’est une vieille culotte de peau sans tête ni bras, mais n’oublions pas qu’il a droit à tous nos respects et toute notre obéissance ! »