Jamais la musique du 104e n’avait été si bonne. Je comprends qu’on se surpasse soi-même pour mériter les éloges de cet homme-là !
Après l’inspection des catégories, il a fait, toujours devant moi, ce qu’on appelle la revue de détail. On est venu lui présenter successivement les effets de chaque homme, avec le livret indiquant la masse. Comme il est sûr de lui-même ! Quelle connaissance approfondie du métier des armes ! « Capitaine ! dit-il, à un commandant de compagnie, comment s’appelle cet homme ? » Le capitaine étonné, interdit, balbutie et ne répond pas. « Eh capitaine ! je ne fais que d’arriver, moi, et je connais vos hommes par leurs noms et prénoms, mieux que vous ! J’espère que vous n’oublierez pas le nom de Pacot (Pierre-François) maintenant que vous le tenez de ma bouche ! » C’est du César, ni plus ni moins. M. de Bontoux prétend qu’il avait lu le nom écrit en grosses lettres bâtardes sur le livret de l’homme ; mais ces artilleurs ne croient à rien. On ne brûlera donc jamais l’école polytechnique ?
La journée a fini par un défilé sublime. Il est remonté à cheval ; son escorte s’est reformée à quelques pas en arrière et toutes les compagnies de tous les bataillons ont passé devant lui, l’une après l’autre, dans l’ordre le plus imposant. Les officiers le saluaient de l’épée, il saluait les officiers ; le drapeau l’a salué, il a salué le drapeau, et quand tous les saluts ont été finis, il nous a saluées avec la grâce la plus noble et il est parti d’un galop furieux suivi de son escorte. Les carreaux de la ville tremblaient ; les cœurs aussi.
III
Hier, ma chère enfant, j’ai compris la gloire.
Le rendez-vous était au même endroit, nous avions fait retenir nos mêmes places. La seule différence, c’est que je n’ai pas dîné du tout, malgré les instances d’Adolphe et du pauvre oncle. J’avais l’estomac serré, comme il arrive aux enfants qu’on va mener au spectacle.
Son premier regard fut pour moi : il semblait me remercier de mon exactitude. Il repassa les troupes en revue et se promena longtemps sur le front de bataille. Quatre chasseurs à cheval marchaient devant lui, le pistolet au poing, prêts à brûler la cervelle au premier insolent qui manquerait de respect à mon cher grand homme. Mais bientôt il revint à moi, fit assembler devant nous les officiers, sous-officiers et caporaux, et leur dit en lorgnant ma capote blanche.
« C’est aujourd’hui, messieurs, que je dois constater votre instruction pratique. Un inspecteur à la douzaine, comme la France en a trop, malheureusement, perdait une journée à vous questionner l’un après l’autre : je ne suis pas de cette école-là, Dieu merci ! Je sais que la théorie vous est familière ; vous la possédez tous sur le bout du doigt, je m’en suis assuré d’un seul coup d’œil. Ce qui vous manque un peu, c’est l’application sur le terrain, devant l’ennemi : voilà ce que je veux vous inculquer. Vous ne sauriez l’apprendre à meilleure école ; j’ai fait mes preuves, j’ai travaillé sur le vif ; tous les ennemis de la France connaissent la moustache du général Ségart. C’est pourquoi je ne m’amuserai pas à vous faire exécuter des manœuvres élémentaires, des maniements d’armes connus de vos plus jeunes soldats. Je veux, avec la permission de ces jolies dames, que vous fassiez parler la poudre, suivant l’expression pittoresque des Arabes. Il s’agit de donner à la fleur de la population Loutrevillaise le spectacle de la guerre ! Vos hommes ont des cartouches, colonel ? »
A ces mots, mes voisines ont pris peur, et j’ai cru que les premiers rangs de fauteuils se débandaient honteusement avant la guerre. Mais j’avais du courage pour mille et j’en ai distribué tout autour de moi. Je ne me rappelle pas mot à mot ce que j’ai dit, mais ces messieurs m’ont entendue, et il paraît que j’ai été superbe. Double succès, ma chérie, car il faut te dire que ma toilette avait déjà suscité un cri d’admiration.
Figure-toi une robe de foulard blanc, retroussée par devant sur un dessous de taffetas bleu de ciel, et allongée en queue par derrière ; le tout garni d’un petit volant surmonté d’un entre-deux de blonde posé sur un ruban bleu. La casaque pareille, très-courte, très-ajustée et sans manches, avec des épaulettes de blonde et de ruban ; les bottines hautes de taffetas bleu avec bouffettes de blonde. Le couronnement de l’édifice était une toute petite capote de tulle blanc, avec une myriade de vergiss mein nicht semés sur le fond. Pas l’ombre de bavolet, mais une résille bleue sortant du chapeau. L’ombrelle bleue, couverte de point d’Alençon, pomme en turquoises. Que t’en semble ?