—C'est moi qui suis un fourbe et un intrigant?...
—Et un impudent, si les autres mots ne suffisent pas pour que le portrait vous paraisse ressemblant.»
Daniel se demanda un instant s'il jetterait le capitaine dans la pièce d'eau; mais réflexion faite, il tira ses gants de sa poche et les lui lança au visage.
V
Jamais on n'a vu d'affaire plus mal conduite que le duel de M. Fert et de M. de Marsal. Le capitaine n'avait pas touché une épée en sa vie, et ses pistolets, chargés en 1840, étaient encore tout neufs, comme vous savez. Daniel, exercé à toutes les armes, n'avait usé de ses talents que pour expulser un porteur d'eau par la fenêtre: personne n'était assez ennemi de soi-même pour lui chercher querelle. Le grand avantage de ceux qui savent se battre, c'est qu'ils ne se battent presque jamais. En revanche, les maladroits viennent souvent leur demander assistance et les choisir pour témoins de leurs faits d'armes. Mais Daniel vivait loin du monde, et il avait peu d'amis, tous artistes, confinés dans leur atelier, pacifiques par goût et par état. Aussi n'avait-il jamais paru sur le terrain, même en qualité de spectateur.
M. de Marsal choisit pour témoins le jeune M. Lerambert et son ancien rival M. Lefébure. Mais l'avocat était trop prudent pour s'exposer à un mois de prison en cas de malheur: il se récusa sagement. M. Lerambert fils, étudiant en droit, fort jeune, presque enfant, se sentit grandi d'une coudée par le rôle tout nouveau auquel il était appelé. Il se chargea de trouver un second témoin parmi les innocents de son âge. Si vous l'aviez vu marcher, la redingote boutonnée jusqu'au cou, une main dans la poche, l'œil à demi voilé, le visage empreint d'un air de discrétion importante, vous n'auriez pas su vous empêcher de sourire, et vous auriez oublié que cet écolier allait jouer la vie de deux hommes.
Le capitaine, outré de l'affront qu'il avait reçu, et plus encore de la ruine de ses espérances, était pressé d'en finir. Je ne crois pas qu'il souhaitât positivement la mort de Daniel, mais un coup de pistolet pouvait rompre le mariage de Mme Michaud et assurer cinq cent mille francs de rente à Victorine. L'artiste, de son coté, n'avait pas de temps à perdre: il avait signé un billet pour le 15, et son praticien, qui avait des ouvriers à payer, n'était pas en mesure d'attendre. Daniel employa la fin de la journée à terminer son buste. A six heures, il prévint Mme Michaud qu'il était forcé de dîner en ville, et il courut à Paris. Il comptait sur deux officiers de ses amis qui logeaient rue Saint-Paul, auprès de la caserne de l'Ave-Maria. Par malheur, il apprit, en arrivant chez eux, que le régiment était parti pour Lyon depuis quinze jours. Il se fit conduire au faubourg du Temple chez M. de Pibrac, ancien commandant de la garde royale, une des plus fines lames de 1816. Il le trouva au lit avec la goutte. En désespoir de cause, il revint à la rue de l'Ouest et aux ateliers de ses amis. Il en choisit deux pour leur vigueur et leur sang-froid plutôt que pour leur expérience. C'était un peintre et un graveur en médailles, aussi neufs que lui en matière de duel. Il les pria de rester chez eux toute la soirée, pour recevoir les témoins de M. de Marsal.
Ces deux enfants l'attendaient dans un cabinet des Frères Provençaux; ils vivaient l'un et l'autre chez leurs parents, et ils craignaient de donner l'éveil à leur famille. Daniel leur apporta, à neuf heures, l'adresse de ses deux amis. Il rencontra dans l'escalier M. de Marsal qui descendait, et il échangea avec lui un salut de grande cérémonie.
A dix heures du soir, les quatre témoins ouvrirent, rue de l'Ouest, une conférence vraiment singulière. Aucun d'eux ne connaissait les causes du duel. Ils savaient que M. de Marsal avait outragé en paroles M. Daniel Fert, qui l'avait outragé en action. Daniel lui-même ignorait les griefs que le capitaine pouvait avoir contre lui. Son ultimatum, rédigé par ses amis, sous sa dictée, n'était ni long, ni compliqué. «Je n'ai jamais rien eu contre M. de Marsal. Il m'a appelé fourbe, intrigant et impudent, je ne sais pourquoi. Attaqué dans mon honneur, je lui ai jeté mon gant à la figure. S'il retire ce qu'il a dit, je regretterai ce que j'ai fait. Je désire que l'affaire soit vidée demain avant midi. Si j'ai le choix des armes, je demande l'épée.» M. de Marsal n'aurait pas eu de peine à trouver des témoins plus habiles que les siens. Il n'était pas de Paris, et il y connaissait peu de monde; mais il avait des témoins à choisir, soit au ministère, soit à l'hôtel de la marine militaire. Il se contenta de deux étudiants, pour n'avoir point de comptes à rendre. M. Lerambert prit la parole en disant:
«Messieurs, M. Daniel Fert a jeté son gant à M. de Marsal; nous sommes chargés d'en demander raison.»