—On le dit fabuleusement riche.
—Ils feront une bonne maison.
—Ils donneront des fêtes.
—Nous serons de noces.»
Le lendemain, le salon de Mme Benoît fut envahi par une horde d'amis intimes qu'elle n'avait pas vus depuis douze ans.
Le marquis arriva le 12 mai pour l'heure du dîner. Après avoir cherché et trouvé un millier de francs, qui ne lui coûtèrent pas plus de soixante louis, il avait fait ses malles, embrassé le baron, et pris modestement la voiture de Nancy. A Nancy, il s'embarqua dans la diligence de Dieuze; à Dieuze, il se procura un cabriolet et un cheval de poste qui le conduisirent à Arlange. C'est l'affaire d'une heure quand les chemins sont beaux. En approchant du village, il se sentit au côté gauche quelque chose qui ressemblait fort à une palpitation. Je dois dire, à la honte du savant et à la louange de l'homme, qu'il ne pensait pas à la forge, mais à Lucile.
Une illustre Anglaise, que le cant ne gênait pas beaucoup, lady Montague, s'étonnait que l'Apollon du Belvédère et je ne sais quelle Vénus antique pussent rester en présence dans le musée sans tomber dans les bras l'un de l'autre. Il s'en fallut assez peu que ce petit scandale ne se produisît à la première rencontre de Lucile et de Gaston. Ces jeunes êtres, qui ne s'étaient jamais vus, sentirent au même instant qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Dès le premier coup d'œil ils furent amants; dès les premiers mots ils furent amis: la jeunesse attirait la jeunesse, et la beauté la beauté. Il n'y eut entre eux ni trouble ni embarras: ils se regardaient en face, et se miraient l'un dans l'autre avec la charmante impudence de la naïveté; le cœur de Gaston était presque aussi neuf que celui de Lucile. Leur passion naquit sans mystère comme ces beaux soleils d'été qui se lèvent sans nuage. Je ne nie pas l'enivrement des passions coupables que le remords assaisonne et que le péril ennoblit; mais ce qu'il y a de plus beau en ce monde, c'est un amour légitime qui s'avance paisiblement sur une route fleurie, avec l'honneur à sa droite et la sécurité à sa gauche.
Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée pour entraver la marche d'une passion qui la servait si bien. Elle laissa aux deux amants cette douce liberté que la campagne autorise: leurs premiers jours ne furent qu'un long tête-à-tête. Lucile fit à Gaston les honneurs de la maison, du jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à midi, en sortant de déjeuner, et rentraient comme des enfants qui ont fait l'école buissonnière, longtemps après la cloche du dîner. Après la forêt, la forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de n'y point mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu'il vit qu'elle ne méprisait pas le travail, qu'elle connaissait les ouvriers par leurs noms et qu'elle ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un redoublement de joie. Il se livra sans contrainte à la passion de sa jeunesse; il examina les travaux, interrogea les contre-maîtres, conseilla les chefs d'atelier, et enchanta Lucile qui s'émerveillait de le voir si savant et si capable. Mme Benoît, en les voyant rentrer tout poudreux, ou même un peu noircis par la fumée, disait: «Que les enfants sont heureux! tout leur sert de jouet!» Pour se délasser de leurs fatigues, ils s'asseyaient au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers grimpants, et ils faisaient des projets. Projets de bonheur et de travail, d'amour et de retraite. Ils se promettaient de cacher leur vie au fond des bois d'Arlange comme les oiseaux font leur nid au plus fourré d'un buisson ou sur la branche la plus touffue d'un arbre. De Paris, pas un mot; pas un mot du faubourg et des vanités du monde. Lucile ignorait qu'il y eût d'autres plaisirs; Gaston l'avait oublié.
Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une grande nouvelle: c'était le soir qu'on signait le contrat. Le mariage était fixé au mardi 1er juin; on s'épouserait la veille à la mairie. Comme il n'est point de plaisirs sans peines, la signature du contrat était précédée d'un interminable dîner où l'on avait convié tous les personnages des environs.
En attendant l'arrivée des convives, Gaston et Lucile se promenèrent au jardin en chapeau de paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre habillée de barége rose. En passant à portée de l'usine, Gaston fut accosté par le régisseur qui le tenait en haute estime et qui demandait volontiers ses avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, et l'on commença devant eux une expérience intéressante. Lorsque quatre heures sonnèrent à l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour aller à sa toilette, en disant à Gaston: «Vous avez le temps de voir la fin; restez, je le veux!» Il resta et prit un si vif intérêt au spectacle, qu'il mit la main à la besogne et se salit abominablement. A cinq heures il s'enfuit, les manches retroussées et les mains noires, et il donna juste au milieu d'un groupe d'invités qui se promenaient en grands atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son nom. C'était l'ingénieur des salines de Dieuze, un de ses camarades de promotion. L'École polytechnique est, comme l'aristocratie du faubourg, un peu franc-maçonne: elle se retrouve partout. Gaston sauta au cou de son ami et l'embrassa sur les deux joues en tenant ses mains en l'air de peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre dames nobles qui s'étonnèrent un peu de voir un marquis fait comme un ramoneur, et embrassant sur les deux joues un employé de la saline; mais elles se réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut dans un habit neuf, conforme au dernier numéro du Journal des tailleurs.