Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy; si l'amitié vit de contrastes, leur liaison devait être éternelle. La jeune marquise avait la tête de plus que son amie, et l'embonpoint de moins: je vous ai averti que sa jeunesse était une fleur tardive. Imaginez la beauté maigre et nerveuse de Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois, dans les admirables paysages de M. Corot, ces nymphes au corps svelte, à la taille élancée, qui dansent en rond sous les grands arbres en se tenant par la main? Si la marquise d'Outreville venait se joindre à leurs jeux, sans autre vêtement qu'une tunique, sans autre coiffure qu'une flèche d'or dans les cheveux, le cercle vivant s'élargirait pour lui faire place, et l'on continuerait la ronde avec une sœur de plus.
Par un caprice du hasard, la reine des bois d'Arlange était, ce matin-là, en chapeau de crêpe blanc et en robe de taffetas rose; et la petite bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante des bois: chapeau de paille, habits flottants:
«Que tu es bonne d'être venue!» dit-elle à la marquise. Dispensez-moi de noter tous les baisers dont les deux amies entrecoupèrent leurs discours. «J'avais rêvé de toi. Depuis combien de temps es-tu à Paris, ma belle?
—Depuis le lendemain de mon mariage.
—Quinze jours perdus pour moi! mais c'est affreux!
—Si j'avais su où te trouver! murmura la petite marquise. J'avais bien besoin de te voir.
—Et moi donc! D'abord, regarde-moi entre les deux yeux. Ai-je bien l'air d'une dame? Me dira-t-on encore mademoiselle?
—C'est vrai; tu as je ne sais quoi de plus assuré: un air de gravité....
—Pas un mot de plus, ou je meurs de rire. Et toi? voyons! Toi, tu es toujours la même. Bonjour, mademoiselle!