Ses premiers succès datent de l'Exposition de 1850. Jusque-là il avait gagné obscurément sa vie. M. Tourneur père, commissionnaire en vins, retiré des affaires avec dix mille francs de rente, n'avait ni aidé ni contrarié la vocation de son fils; il l'avait livré à lui-même, sans argent, avec ces paroles encourageantes: «Si tu as du talent, tu te tireras d'affaire; si tu n'en as point, tu renonceras à la peinture, et je te placerai dans le commerce.» De vingt à trente ans, Henri dessina des bois pour les éditions à bon marché, il peignit des éventails, des boîtes de confiseur, des porcelaines et même des devants de cheminée. L'enfant au pot-au-feu, qui se vend encore en province, est un de ses péchés de jeunesse. Ces dix années de gêne lui furent profitables: il y apprit l'économie. Le jour où il vit son pain assuré pour dix-huit mois, il tourna le dos à l'industrie et se mit à la peinture.

Son atelier est le plus grand de l'avenue Frochot et un des plus beaux de Paris. C'est un musée où l'on voit un peu de tout, excepté des tableaux. La raison en est fort simple. Lorsque Tourneur veut peindre une jeune dame du temps de Louis XIII cachetant un billet doux, il commence par courir les marchands de curiosités: il achète, soit une tapisserie du temps, soit une tenture de cuir gaufré pour remplir le fond du tableau. Il choisit un beau meuble ancien, qu'il fait porter chez lui. Il déterre au fond d'une boutique un petit bureau richement incrusté, il le paye et l'emporte sous son bras. Il se procure, n'importe à quel prix, les vieilles soieries et les guipures deux fois centenaires dont il composera le costume; il guette aux ventes publiques l'écritoire de Marion Delorme et le cachet de Ninon de Lenclos. Tel est son amour de l'exactitude. Il habille son mannequin avec un soin scrupuleux, il fait venir un beau modèle pour la tête et pour les mains, et il peint tout d'après nature. Il ne fait qu'un tableau à la fois, l'achève sans interruption et le livre aussitôt verni. On ne voit chez lui ni esquisses, ni pochades, ni croquis, ni ce pêle-mêle d'études interrompues, d'imaginations ébauchées et de tableaux invendus qu'on aime à rencontrer dans un atelier. On n'y trouve qu'une toile en voie d'exécution et déjà placée dans le cadre. Mais les murs sont couverts de tentures splendides et hérissés d'armes magnifiques dont plus d'une a coûté mille francs. Les vieux meubles et les étagères supportent une multitude de porcelaines, de faïences, de grès, d'émaux précieux, de bronzes rares, et de bijoux artistiques. Sa maison est comme une succursale du musée de Cluny.

Quant à lui, ceux qui n'ont pas vu son portrait gravé par Calamatta ne le reconnaîtront jamais dans la rue. Il ressemble beaucoup moins à un artiste qu'à un jeune négociant anglais. Sa figure est régulière, un peu froide; sa peau très-blanche, ses cheveux châtain clair. Il se coiffe à l'anglaise, sur les tempes, et ne porte que les favoris. Il est petit, mais bien pris dans sa petite taille. Je connais peu d'hommes qui s'habillent mieux que lui; il a les draps les plus beaux et les habits les mieux coupés. Jamais de couleurs claires, jamais de formes excentriques, et point de bijoux hormis sa montre, qui est de Breguet. S'il porte une canne, c'est un jonc de cent francs, avec une petite pomme d'écaille noire qui vaut cent sous. Je l'ai rencontré bien des fois, dans le temps où il était son propre valet de chambre, et je ne me souviens pas d'avoir vu sur lui un grain de poussière. Il s'est couché souvent sans dîner, mais il n'est jamais sorti sans gants frais. Lorsqu'il prenait ses repas dans une laiterie de la rue Pigalle, il commandait ses chapeaux rue Richelieu, et ses chaussures chez le bon faiseur. Dans l'atelier, il s'habille de blanc, soit en laine, soit en coutil, suivant la saison, et ne se tache jamais; il est propre et soigné comme sa peinture. Depuis un an il s'est donné le luxe d'un noir. C'est un jeune nubien de dix-huit ans, oublié à Paris par un Anglais qui revenait d'Égypte. Il n'était pas baptisé: Tourneur lui a donné le nom de Boule-de-Neige. Il lui a enseigné tous les arts libéraux qui sont à la portée des races noires: frotter le parquet, épousseter les meubles, brosser les habits, vernir la chaussure, et porter les lettres à leur adresse. Grâce aux soins qu'il a pris, il est, pour dix francs par mois, l'homme le mieux servi de tout Paris.

On prétend qu'il a déjà fait de notables économies; mais moi qui le connais, je puis vous assurer qu'il n'en est rien. Les artistes exagèrent tout, et particulièrement les économies des autres artistes. Tourneur a trop dépensé en achats de toute sorte pour qu'il lui soit resté beaucoup d'argent liquide. Notez, de plus, que Boule-de-Neige dévore trois kilogrammes de pain par jour, et vous comprendrez pourquoi la fortune de son maître se réduit à cinquante mille francs, placés en rentes sur l'État.

Si modeste que le chiffre paraisse, il prouve à tout homme de sens que M. Henri Tourneur est un artiste de bonne vie. Il ne court ni les bals ni les théâtres, et ne va qu'à la Comédie-Française, où il a ses entrées. Sa conduite est aussi régulière que peut l'être celle d'un homme de trente-cinq ans. Cependant je ne voudrais point jurer qu'il soit indifférent à la beauté de Mellina Barni. Lorsqu'elle rompit son engagement avec le directeur de la Scala pour venir chanter à Paris, il la décida à retarder ses débuts, qui se font encore attendre. On le voit souvent chez elle, et même, ce qui est plus grave, on la rencontre quelquefois chez lui. Mais ce ne sont pas mes affaires.

Le 15 mai de cette année, une heure après l'ouverture de l'Exposition des beaux-arts, Henri Tourneur était en contemplation devant lui-même, et souriait à son tableau d'Alain Chartier, lorsqu'il reçut dans l'épaule une de ces tapes familières qui ébranleraient l'équilibre d'un bœuf. Il se retourna, comme si on l'avait touché sur un ressort; mais sa colère ne tint pas devant le gros sourire rougeaud de M. de Chingru: il se mit à rire.

«Bonjour, Van Ostade, Miéris, Terburg, Gérard Dow!» s'écria M. de Chingru, si haut que cinq ou six personnes profitèrent de son discours. «J'ai vu tes trois tableaux, ils n'ont rien perdu, ils sont magnifiques; au fait, il n'y a que cela ici. Tu as battu la France, la Belgique et l'Angleterre, Meissonnier, Willems et Mulready. Tu peins le genre comme genre lui-même, et tu es savant comme pinxit. Si le gouvernement ne te donne pas cent mille francs de commande et la croix, je démolis la Bastille!»

Il prit Henri par le bras, et ajouta à voix basse: