«Je sais, monsieur, tout ce qu'il y a d'inusité dans une demande si directe et si peu prévue. C'est tout au plus si vous connaissez mon nom. J'ai trente-quatre ans; le public aime ma peinture et la paye fort bien. J'ai amassé, en cinq années, une somme de cinquante mille francs, et j'ai acheté sur mes économies le mobilier que voici: il vaut à peu près autant. Je puis justifier de quatre-vingt mille francs de commandes, que j'exécuterai avant le 1er janvier 1857, sans me presser. Voilà mon actif, comme dirait mon père. Quant au passif, pas un centime de dettes. Je pourrais compter à mon avoir la fortune de mon père, dix mille francs de rente, amassée honorablement dans le commerce: je n'en parle que pour mémoire. Mon père a pris la douce habitude de me laisser travailler à ma guise et de ne m'aider en rien: je ne lui causerai pas l'ennui de lui demander une dot. De votre côté, si vous me faisiez l'honneur de m'accorder Mademoiselle votre fille, je vous supplierais de garder tout votre bien pour en user à votre gré; je gagnerai la vie de ma femme et de mes enfants. Je ne me dissimule pas que ces conditions ne remédient point à l'inégalité de nos fortunes. Il faudrait, pour bien faire, que je fusse plus riche ou que vous fussiez plus pauvre; mais je ne sais pas le moyen de m'enrichir en un jour, et je ne suis pas assez égoïste pour désirer votre ruine. Ce que je crois pouvoir vous promettre, c'est que, le jour où Mademoiselle votre fille entrera en possession de son bien, j'aurai amassé une assez belle aisance pour qu'un million gagné sans travail ne me fasse pas rougir.... Je ne sais, monsieur, si je me suis fait comprendre....
—Oui, monsieur, répondit M. Gaillard, et, tout artiste que vous êtes, vous m'avez l'air d'un fort honnête homme.»
Henri Tourneur rougit jusqu'au blanc des yeux.
«Excusez-moi, reprit vivement le bonhomme; je ne veux pas dire de mal des artistes: je ne les connais pas. Je voulais simplement vous faire entendre que vous raisonnez comme un homme d'ordre, un employé, un négociant, un notaire, et que vous ne professez point la morale cavalière des gens de votre état. Du reste, vous êtes bien de votre personne, et je crois que vous plairiez à ma fille si elle vous voyait souvent. Elle a toujours eu un goût prononcé pour la peinture, la musique, la broderie et tous ces petits talents de société. Votre âge s'accorde avec celui de Rosalie. Votre caractère me semble bon, à la fois sérieux et enjoué. Vous paraissez entendre les affaires, et je vous crois capable d'administrer une fortune de quelque importance. Enfin, vous me plaisez, monsieur! C'est pourquoi je vous prie de ne pas remettre les pieds chez moi, jusqu'à nouvel ordre.»
Henri rêva qu'il tombait de la cathédrale de Strasbourg. M. Gaillard s'empressa d'ajouter:
«Je ne vous dirais pas cela si je vous croyais un homme sans conséquence, comme, par exemple, M. de Chingru. Mais je suis prudent, monsieur, et, dans votre intérêt comme dans l'intérêt de ma fille, j'ai besoin de prendre des renseignements. Je crois que vous menez une bonne conduite; mais si, par hasard, vous aviez quelque liaison qui ferait plus tard le malheur de ma fille, ce n'est pas vous qui m'en avertiriez, n'est-il pas vrai? Vous me dites que vous gagnez des montagnes d'or, et je vous crois, bien qu'il me semble assez extraordinaire qu'un seul homme puisse fabriquer pour quatre-vingt mille francs de tableaux en dix-huit mois. Je vous crois; mais, pour la décharge de ma conscience, il faut que j'aille aux informations. J'ai besoin de causer avec M. votre père, pour savoir s'il n'a jamais eu à se plaindre de vous. Il sera bon que je m'informe dans le quartier si vous ne devez rien à personne....
—Monsieur....
—Je vous crois; mais on a quelquefois des dettes sans le savoir. Où avez-vous fait vos études?
—Au collége Charlemagne, institution Jauffret.
—Bon! j'irai voir votre proviseur et votre chef d'institution: je ne vous prends pas en traître, mais je suis prudent, monsieur. C'est ma qualité; mon défaut, si vous voulez. Je m'en suis toujours bien trouvé. Si j'étais moins prudent, j'aurais vendu mes terrains à la compagnie de Saint-Germain, en 1836: voyez un peu la belle affaire! Si j'étais un père étourneau comme on en voit tant, j'aurais donné ma fille l'an dernier à un agent de change qui vient de se brûler la cervelle. Patience, jeune homme, vous ne perdrez rien pour attendre. Si vous méritez ma fille, vous l'aurez; mais il faut que les affaires suivent leur cours. Je suis prudent.... ne me reconduisez pas.... Si mon père avait eu ma prudence, je serais plus riche que je ne suis.... Allez travailler, allez.... je suis prudent!»