Victorine ne supposa pas un instant qu'un jeune homme si beau et dont la mine était si fière, fût un simple artiste condamné à faire le buste de Mme Michaud. Elle construisit sur l'heure un petit roman tout aussi vraisemblable que le dernier qu'elle avait lu.

«Assurément, pensait-elle, il est de grande naissance; il suffit de voir ses pieds et ses mains. Riche? il doit l'être aussi, pourvu qu'un enchanteur jaloux ou un tuteur malhonnête ne l'ait point dépossédé de l'héritage de ses pères. Au moins lui a-t-on laissé quelque château délabré sur les bords du Rhin ou sur un sommet des Pyrénées? un nid d'aigle est la seule demeure qui soit digne de lui. Où m'a-t-il rencontrée? Au bal, l'hiver dernier. Peut-être à l'ambassade d'Espagne! oui, je l'ai déjà vu, je le reconnais; c'est bien lui. Ma tante m'a emmenée à minuit comme Cendrillon: elle avait sa maudite migraine. Pauvre prince! Quel désespoir lorsqu'il s'est aperçu que j'étais partie! Depuis ce moment fatal, il m'a cherchée partout; il m'a demandée au ciel et à la terre: je vois bien qu'il a souffert. Hier enfin, le hasard ou plutôt sa bonne étoile, l'a conduit dans l'atelier d'un sculpteur. L'artiste était absent, il l'a attendu; ma tante est arrivée: qui ne devinerait le reste? Mais saura-t-il pousser la ruse jusqu'au bout? Comment déjouer la surveillance de ses rivaux? On verra bien que ce buste ne se fait pas. M. Lefébure a de l'esprit; M. de Marsal n'est sot qu'à moitié; et mon père qui va revenir! Certes, je puis l'aider à cacher son rang et sa fortune, moi qui suis un peu dans le secret; mais s'il fait des imprudences!»

Elle craignait qu'en ôtant son pardessus, le bel inconnu ne découvrît une étoile de diamants.

Daniel la suivit jusqu'au château en causant de choses indifférentes et en admirant par contenance la beauté des arbres du parc. Il ne fut pas aveugle à la beauté de Victorine, et il pensa chemin faisant qu'il lui ferait volontiers son buste pour rien, s'il avait de l'argent. Mais il se gourmanda bientôt d'une idée si intempestive, et les recommandations de sa mère lui revinrent en mémoire.

Il trouva au pied du perron Mme Michaud qui descendait de voiture. «Par où diable êtes-vous passé?» lui demanda-t-elle. Il raconta comment il avait fait son entrée dans le domaine des Guéblan. «Sabre de bois! dit la bonne femme émerveillée, les chamois du Tyrol ne sautent pas mieux que vous. Cette histoire-là fera le bonheur de mon frère et le désespoir de M. Lefébure. On va vous installer chez vous. Perrochon, conduisez monsieur à la chambre verte. Tiens! vous coucherez entre les deux maris de Victorine: empêchez-les de se battre.» Daniel salua, et suivit Perrochon.

«Hé bien! demanda Mme Michaud à sa nièce, comment trouves-tu mon sculpteur? C'est pour mon buste; une surprise que je me fais à moi-même. Nous commençons demain, dans le petit salon du bout. Avoue qu'il n'a pas l'air d'un artiste. Il est cent fois mieux que tous ces messieurs. La femme qu'il épousera pourra se vanter d'avoir un beau mari! Mais je te défends de le remarquer: si tu t'apercevais qu'il est joli garçon, je le mettrais proprement à la porte. Après tout, M. de Marsal n'est pas un magot.»

«Ma tante serait-elle du complot?» pensa Victorine.

Daniel prit possession d'une jolie chambre meublée avec la simplicité la plus élégante. La tenture était de perse vert clair à bouquets roses et blancs. Le lit, à colonnes torses, s'enfonçait dans une sorte d'alcôve formée par deux cabinets de toilette. Le secrétaire, la commode, les chaises et la fumeuse étaient tout bourgeoisement en palissandre, mais d'une forme heureuse et d'un travail irréprochable. La bibliothèque renfermait une cinquantaine de romans nouveaux et quelques-uns de ces bons livres sérieux qu'on aime à feuilleter le soir pour s'endormir. Le tapis avait été remplacé par une natte bien fraîche. La fenêtre s'ouvrait sur un horizon magnifique: c'était d'abord le parterre, puis le parc et ses hautes futaies, puis quelques jardins de blanchisseuses, tout fleuris de serviettes blanches et de camisoles gonflées par le vent; enfin Paris, les dômes du Panthéon et du Val-de-Grâce, et la vieille tour du collége Henri IV. Le jeune artiste se trouva si bien dans son nouveau domicile, qu'il regrettait déjà d'avoir à le quitter. Il se serait hâté lentement, suivant le précepte de Boileau, et il aurait traîné son buste jusqu'au mois d'octobre, sans la nécessité pressante de gagner quinze cents francs. Mais les quinze cents francs étaient indispensables, et il n'y avait pas de bonheur qui tînt contre ces quinze cents francs. Dans ces rêveries qui auraient étonné Victorine, il avança un fauteuil auprès de la fenêtre, regarda le paysage, songea au profil de Mme Michaud, ferma les yeux, et dormit du sommeil des athlètes jusqu'à la cloche du dîner.

Il trouva une compagnie de vingt personnes assises dans le parterre sur des siéges de fer imitant le roseau. Mme Michaud n'était pas encore descendue: elle se poudrait. Il chercha dans cette foule un visage de connaissance, et ne trouva que Victorine: aussi courut-il à elle avec un empressement qui fut remarqué. Un homme dépaysé s'accroche à la personne qu'il connaît, comme un noyé à la perche. Victorine fut un peu troublée, d'autant plus qu'elle sentait tous les yeux braqués sur elle. Peu s'en fallut qu'elle ne dît à Daniel: «On nous épie, observez-vous.» Au second coup de cloche, Mme Michaud apparut avec trois volants d'Angleterre, et l'artiste respira plus librement. La reine du pays de Michaud lui demanda son bras, le mit à sa gauche, et ne lui dit pas quatre mots durant tout le dîner. L'autre voisine de Daniel était une douairière un peu sourde; aussi mangea-t-il sans distraction. On contait autour de lui les petits événements du faubourg Saint-Germain et les dernières nouvelles des châteaux: il laissait dire, et ne perdait pas un coup de dent. Sa seule étude fut de démêler M. Lefébure et M. de Marsal, ces deux prétendants que Mme Michaud lui avait annoncés. Il n'eut pas de peine à les reconnaître.

M. Francisque Lefébure est le fils unique du célèbre avocat Pierre Lefébure, qui se fit connaître dans le procès Cadoudal. Le père, qui ne possédait rien en 1804, fut enrichi par les libéralités de la branche aînée et la clientèle du faubourg Saint-Germain. A l'avénement de Charles X, il refusa des lettres de noblesse et la pairie. Il légua à son fils 200 000 francs de rente, un talent médiocre, plus d'emphase que d'éloquence, et une laideur héréditaire. M. Lefébure, deuxième du nom, est un homme ramassé, rougeaud et sanguin; gros nez, gros yeux de myope et grosses lèvres, le cou d'un apoplectique, les épaules hautes, les bras courts, les jambes massives. S'il ne se rasait tous les jours, il aurait de la barbe jusque dans les yeux. Je dois dire qu'il est rare de rencontrer un homme plus soigneux de sa personne. Il surveille son corps comme un Italien surveille son ennemi. Il suit un régime sévère, se nourrit de viandes blanches, s'interdit les farineux et les sucreries, et porte une ceinture élastique. Il s'adonne aux travaux les plus violents et étudie passionnément la gymnastique, la boxe anglaise et française, le bâton, la canne, le sabre et l'épée: le tout pour conjurer l'embonpoint qui le menace, et pour ne point ressembler à son père, qui ressemblait à un muid. Les exercices auxquels il se livre par nécessité ont fini par lui devenir un plaisir, puis une gloire. Il met son point d'honneur dans ses talents physiques, et il fait meilleur marché de son mérite d'avocat que de ses capacités de boxeur. Du reste, galant homme, et beaucoup plus spirituel que la majorité des maîtres d'armes.