Daniel se mit à ébaucher son buste, et c'est alors que le travail devint difficile. Dans ces jours du mois d'avril où le vent saute à chaque instant de l'est à l'ouest, du nord au midi, les girouettes ne tournent pas aussi vite que la tête de Mme Michaud. «Mobile comme l'onde,» est un mot qui peindrait imparfaitement l'agitation perpétuelle de toute sa personne. Elle trouvait que c'était beaucoup de rester assise, et elle se consolait de cette immobilité partielle en parlant à droite et à gauche, à tort et à travers, en interpellant un à un tous ceux qui l'entouraient, en imitant le télégraphe avec ses bras, et en battant la mesure avec ses pieds. Aussi fut-elle exténuée après une heure de cet exercice: il fallut lever la séance. Daniel avait dépensé plus de patience en soixante minutes qu'un santon en soixante ans; le buste n'était pas ébauché.

«Je l'avais prédit, pensa Victorine.

—Ouf! dit Mme Michaud, et d'une! Encore onze séances, et nous aurons fini.»

Daniel n'osa pas lui dire que si les séances ressemblaient toutes à la première, il en faudrait plus de cent.

Ce singulier travail dura jusqu'à la fin de juin: le buste n'avait pas figure humaine. Mme Michaud soupçonna, au bout d'un certain temps, que l'artiste était peut-être un peu dérangé par la compagnie. Elle fit part de ses réflexions à Victorine; mais Victorine ne voulut pas entendre de cette oreille-là. Elle était sûre que le bel inconnu ne connaissait rien à la sculpture, et elle l'aidait de son mieux à cacher son ignorance. «Que deviendrions-nous, pensait-elle, s'il était contraint d'avouer la vérité?» Elle se faisait un devoir de déranger sa tante, d'interrompre Daniel et d'abréger les séances. Le pauvre artiste songeait avec terreur à l'échéance du 15 juillet, et maudissait cordialement tous les importuns, sans excepter Victorine.

Ce qui étonnait un peu l'incomparable Atalante, c'était le silence obstiné de son amant. «Hélas! se disait-elle, à quoi nous serviront toutes ses ruses et les miennes, s'il ne se décide pas à me dire qu'il m'aime? A-t-il peur de s'ouvrir à moi? Je garderai si bien son secret!» Quelquefois, pour le piquer de jalousie, elle affectait de bien traiter M. Lefébure ou M. de Marsal: elle devenait coquette pour l'amour de lui! Ces caprices de jeune fille causaient de grandes révolutions dans le château. M. de Marsal écrivait des lettres triomphantes à sa famille; M. Lefébure songeait à faire ses malles; Mme Michaud achetait une calèche neuve en signe de joie; Daniel seul ne s'apercevait de rien. Le lendemain, la roue avait tourné: M. de Marsal était lugubre; M. Lefébure était bruyant; Mme Michaud était si inquiète, qu'elle ne tenait plus sur sa chaise, et Daniel voyait surgir des chaînes de montagnes entre lui et ses quinze cents francs.

«Qu'attend-il pour se déclarer?» disait Victorine. Elle avait soin de défaire tous les bouquets que le jardinier apportait dans sa chambre, et elle les froissait avec dépit, après s'être assurée qu'ils ne contenaient point de billet. La nuit, elle passait des heures à sa fenêtre, dans l'attente d'une sérénade. Si une gondole était venue par terre jusqu'au grand escalier du château; si elle en avait vu descendre deux rebecs, un hautbois et une viole d'amour; si des négrillons, vêtus de satin rouge, avaient servi devant elle une collation de fruits d'Italie et quelques bassins d'oranges de la Chine, un tel phénomène l'aurait moins étonnée que le silence miraculeux de Daniel.

Un soir, entre onze heures et minuit, par un temps doux et amoureux, elle entendit une magnifique voix de basse qui chantait dans les allées du parterre. Elle était trop éloignée pour distinguer les paroles; mais la musique, qu'elle ne connaissait pas, lui parut étrangement rêveuse et mélancolique. Elle se penchait derrière ses jalousies pour écouter d'un peu plus près, lorsque Mme Michaud entra dans sa chambre.

Daniel, bien convaincu que tout dormait dans le château, se promenait en fumant un cigare, et chantait, entre chaque bouffée, un couplet des Plaies d'Égypte. C'est une complainte assez connue dans les ateliers de Paris.

Sur des rivages humides