Je partis pour Bade en dépit des augures. Le premier objet que j’aperçus à la gare, c’est un suisse en livrée, la canne à la main. Personnage emblématique, qui symbolise à lui seul la lenteur majestueuse des chemins de fer allemands. Comme la distance entre Kehl et Bade est fort courte, on nous fit trois fois changer de train pour l’allonger un peu. Nous cheminions doucement à travers des paysages médiocres. Quelques petits villageois, pieds nus, s’amusaient à courir le long de la route et à nous dépasser de temps en temps. Nous arrivons enfin.
Au premier abord, quand mon pauvre argent sonnait encore dans mes poches, les environs de la ville m’ont paru beaux. Oui vraiment, presque aussi beaux que les Vosges, que les Français connaissent si peu. Il y a des collines boisées, des pelouses assez vertes, et une petite rivière où il serait facile de verser de l’eau. La ville elle-même, autant que j’ai pu en juger, se compose d’auberges assez propres, avec quelques jardinets alentour. Comme j’étais venu sans bagages, je cheminais tout doucement, les mains dans mes poches, et suivant le monde. Il me parut que tout le monde allait du même côté. Je passai devant un vaste bâtiment chargé de grandes mauvaises peintures, et je craignis un instant que ce ne fût le palais du souverain. Mais la foule ne s’y arrêtait pas, et personne n’y entrait. Était-ce la laideur des peintures qui faisait peur au public ? Je n’ai pu le savoir. Un promeneur obligeant m’a dit que cet édifice contenait une source d’eau minérale. On ne sait pas encore si elle est bonne ou mauvaise, attendu que personne n’a eu la curiosité d’en goûter.
Je passai outre, et j’arrivai devant une grande halle, pavoisée de drapeaux. Les couleurs du pays sont jaune et rouge. Cet ensemble n’est pas harmonieux, mais il est gai, cela fait penser à polichinelle. Quelques ouvriers accrochaient des verres de couleur à la devanture du monument ; d’autres préparaient tout pour un feu d’artifice. Une affiche collée sur le mur annonçait, pour le soir, un grand bal et un spectacle, et des courses de chevaux pour le lendemain. A ces munificences je reconnus que j’étais bien dans la capitale de M. Bénazet.
La place était couverte d’un populaire assez nombreux. J’y découvris en peu de temps vingt figures de ma connaissance. Arsène Houssaye, Decourcelle, Méry, Maxime Ducamp, Amédée Achard, Delacour, Edmond Martin, Charles Marchal, Carjat, Paul d’Ivoi, Clément Caraguel, Vivier, Régnier, Bressant, Sainte-Foy, des poëtes, des philosophes, des journalistes, des artistes se promenaient là, comme sur le boulevard des Italiens. Le comte Sollohub rimait en bon français au pied d’un arbre allemand, et mademoiselle Fix, dans un petit coin, faisait enrager les trois quarts du Jockey-Club. « Évidemment, dis-je en moi-même, l’homme qui a su grouper autour de son palais tant d’êtres intelligents n’est pas un prince ordinaire, et, depuis Périclès… »
Un ami fit le tour de la place avec moi en me nommant les grands personnages. Il y en avait de toute l’Europe ; moins pourtant que je n’aurais cru. Je vis cinq ou six femmes vraiment jolies, à qui personne ne faisait attention. En revanche, on s’empressait autour de deux ou trois haridelles étrangères, fripées, ridées, roussies, fanées comme si elles avaient voyagé dans des malles jusqu’à l’âge de cinquante ans. Voilà ce que je vis du premier coup d’œil.
A la seconde inspection, je remarquai que tous les visages étaient sinon tristes, du moins maussades. Je ne m’attendais pas à trouver le public si sérieux au milieu d’un océan de plaisirs. Deux membres du Jockey-Club passèrent à ma droite en se donnant le bras. L’un disait : « Elle m’a pris mille louis en deux jours. — J’ai eu plus de bonheur, répondit l’autre : je ne lui en laisse que cinq cents. — Ce qui me console un peu, reprit le premier, c’est que ce gros garçon d’Agen nous a vengés. »
Elle ? qui, elle ? Ce féminin m’intriguait un peu. Assurément, la personne dont on parlait n’était pas mademoiselle Fix. Mais j’aurais bien voulu savoir le nom de celle qui puisait si gaillardement dans les poches du Jockey-Club.
Je tombai au milieu d’un groupe de chroniqueurs et de vaudevillistes. Ils parlaient de la même personne, mais sans la nommer. L’un se plaignait de lui avoir donné six cents francs ; un autre lui avait laissé le prix de dix-huit articles ; un troisième s’était vu dépouiller par elle de tous ses droits d’auteur de la saison. Elle, toujours elle ! Je n’osai pas demander le nom d’une créature aussi dangereuse : on se serait moqué de mon ignorance, car ces messieurs aiment à gouailler le prochain.
La faim me prit, il était six heures ; j’entrai dans un restaurant appelé Restauration. Je demandai qu’on me servît à l’allemande ; les garçons comprirent probablement que je voulais être servi avec lenteur. J’attendis une chaise pendant vingt minutes, et les autres plats accoururent du même train. Tu penses si j’eus le temps d’écouter la conversation des tables voisines ! Il y en avait une entièrement meublée de jolies filles ou qui avaient été jolies. Je les reconnus presque toutes pour les avoir vues au bois de Boulogne dans des voitures à deux chevaux. A Bade, leur fortune semblait plus modeste ; à peine s’il leur restait quelques bijoux. Elles se serraient tristement les unes contre les autres, comme des colombes surprises par l’orage, et elles buvaient du vin de Champagne en jurant tout bas entre leurs dents. « Assurément, pensais-je, ce n’est aucune de ces dames qui a dévalisé le Jockey-Club. » Je vis bientôt que je ne m’étais pas trompé, car elles maugréaient aussi contre la créature dangereuse qui les avait dépouillées de tout. Diantre ! j’avais toujours entendu dire que les loups ne se mangent pas entre eux.
Une de ces dames s’écria dans la chaleur de son dépit :