— Puisque vous allez à l’étranger, lui dit-il, je ne veux pas vous donner de fausse monnaie !

Ce fut encore à moi à dresser l’oreille. De la fausse monnaie… Je n’en revenais pas.

L’excellent homme me montra dans son comptoir un casier tout rempli de cuivre argenté et désargenté.

— Toutes ces pièces, me dit-il, sont bien loin de valoir la somme qu’elles représentent. Mais, comme une grande partie de la richesse nationale est en monnaie de cet acabit, nous nous en servons entre nous.

Il n’y avait pas une heure que je foulais le sol sacré de l’Allemagne, et j’avais eu le temps de faire connaissance avec des institutions bien différentes des nôtres. La fausse monnaie, la loterie, la contrebande, la contrefaçon, la falsification des denrées, l’exportation des blondes et tant d’autres choses inattendues me montraient ce beau pays sous un jour nouveau. Ma bonne opinion des Allemands restait entière, car on n’oublie pas en un jour trente ans de sympathie et d’admiration. Cependant je sentais au fond du cœur une inquiétude vague ; il me tardait d’arriver à cette ville de Bade dont la réputation est si pure dans les journaux. Je pris congé de mon hôte, qui ne parut pas me dire adieu sans regret :

— Ainsi, dit-il, vous partez sans avoir rien choisi dans ma boutique. J’en suis contrarié, non pour moi, mais pour vous.

— Pour moi ! Ah ! je ne sortirai pas d’ici que vous ne m’ayez expliqué ce mot-là.

— Rien de plus simple. L’argent que vous dépenseriez chez nous serait autant d’épargné, et ce que vous emportez à Bade est autant de perdu.

Ce mot méritait une explication. Je voulus à toute force en avoir le cœur net, et je manquai le train pour la deuxième fois.

Mais pourquoi n’ai-je pas cru l’honnête marchand de Kehl ? pourquoi l’ai-je accusé de calomnier les institutions de son pays et les grands hommes de l’Allemagne ? Que j’aurais mieux fait de vider ma bourse dans son magasin ! J’aurais rapporté à Paris des denrées assez médiocres, mais du moins j’aurais rapporté quelque chose.