Je ne sais si sa mésaventure s’est reproduite en plus d’un endroit ; mais je suis bien tenté de le croire, car l’homme est fait partout de la même façon, et il n’y a pas de circulaire ministérielle qui puisse corriger en un jour la rage d’arbitraire et de domination si fréquente chez les plus petits fonctionnaires.

Il me semble que le récit de sa maladresse et de sa déception ne sera pas inutile au public, car les faits portent leur enseignement avec eux, et toutes les déclamations sur l’injustice et la violence ne valent pas le simple récit d’un homme de bonne foi.

Donc, après avoir lu la circulaire de M. Billault, mon ami se rappela qu’il était citoyen d’une petite ville de cinq à six mille âmes, qu’on appelle Schlaffenbourg ; citoyen notable et bien noté, et dans les meilleurs termes avec toute la population.

Schlaffenbourg est une des plus jolies villes de la France ; le paysage qui l’environne, un vrai décor d’opéra ; la population douce, tranquille, honnête, hospitalière, intelligente : on n’en peut dire que du bien. Il n’y a, dans tout le pays, qu’un seul mari de Molière ; encore est-ce un homme qui s’est fait lui-même ce qu’il est et qui ne changerait pas d’état pour mille écus de rente.

Quant à mon ami Gottlieb, c’est un de ces philosophes contemplatifs et pansus que vous admirez dans les contes d’Erckmann-Chatrian. Docteur en philologie, auteur d’un poëme didactique sur la pisciculture, propriétaire d’une vieille maison et d’un assez beau jardin, il cultive passionnément les lettres et les légumes : la chronique de Schlaffenbourg ne lui connaît point d’autres vices.

Comment un homme de ce tempérament a-t-il pu se laisser entraîner dans une mêlée électorale ? Ceci demande deux mots d’explication. Le jardin de Gottlieb et sa vieille maison sont situés à huit ou neuf cents mètres de la ville. On y va par un chemin vicinal qui n’a pas été réparé depuis 1789. Mon pauvre ami, qui aime à sortir en voiture, versait au moins quatre ou cinq fois par semaine ; exercice violent qui finirait par lasser la patience de l’Alsacien le plus doux. Cependant Gottlieb payait, en impôts fonciers, cotes personnelles et mobilières et centimes additionnels une somme assez ronde, sans compter les prestations en argent ou en nature pour la réparation et l’entretien des chemins vicinaux. « Je ne m’expliquerai jamais, disait-il, qu’on emploie mon argent à réparer tous les chemins de la commune, excepté le chemin qui conduit à ma maison. » Plus d’une fois il avait soumis cette question à M. Jean Sauerkraut, maire de Schlaffenbourg. Mais M. le maire, ancien brigadier dans le train, avait d’excellentes raisons pour mépriser les hommes de science. Il tournait le dos à Gottlieb et s’en allait boire un verre de bière à la brasserie de l’Esturgeon.

Après cinq ou six ans de démarches inutiles, Gottlieb voulut savoir à quoi l’on employait l’argent de la commune. On lui répondit que c’était un grand mystère ; que M. le maire était un homme violent ; qu’il réglait tout à l’amiable avec les conseillers municipaux, sauf à lever sa canne sur ceux qui n’étaient point de son avis ; que, d’ailleurs, la comptabilité municipale se réduisait à fort peu de chose, M. le maire n’étant pas un homme de plume, mais un homme de canne.

Ce propos et la circulaire de M. le ministre de l’intérieur inspirèrent à Gottlieb un vif désir d’entrer au conseil municipal. On lui dit que M. le maire s’occupait d’écrire ou de dicter la liste des candidats de l’administration. Gottlieb, qui avait dédié son poëme sur la pisciculture à Sa Majesté l’empereur Napoléon III, s’imagina innocemment qu’il avait quelques droits à figurer sur la liste. Il fit donc sa visite à M. Jean Sauerkraut, qui buvait de la bière de mars et fumait une pipe de porcelaine. Ce fonctionnaire le reçut mal et s’écria, en cassant une cruche et deux verres : « Je ne veux pas d’un savant dans mon conseil municipal ! »

M. Jean Sauerkraut dit mon conseil, comme on dit mon chapeau, mon chien, ma pipe. C’est le pronom possessif.

Gottlieb aurait pu objecter qu’il n’était pas aussi savant que M. Coste et que, d’ailleurs, la circulaire de M. Billault ne proscrivait point cette catégorie. Il se contenta de maintenir sa candidature et jura sur son bonnet de docteur qu’il serait conseiller municipal en dépit de M. le maire ! C’est que les agneaux de l’Alsace se métamorphosent en lions quand on les pousse à la dernière extrémité.