D’ailleurs, le remède est simple, facile et indiqué par la Constitution. Il est dit que le suffrage universel choisira parmi le peuple du département, de l’arrondissement et de la commune trois assemblées dont le droit et le devoir sont de contre-balancer l’absolutisme du maire, du sous-préfet et du préfet. Il importe non-seulement à la nation, mais surtout au gouvernement lui-même, que le conseil général, le conseil d’arrondissement et le conseil municipal soient composés de citoyens éclairés et indépendants ; car, le jour où ces trois corps ne seraient plus que des masses inertes, soumises par avance à l’impulsion du fonctionnaire qu’elles doivent contrôler, le département, l’arrondissement et la commune se verraient exposés à l’arbitraire, et le gouvernement à la désaffection.

Il est donc à souhaiter, je dis plus, il est nécessaire à l’avenir de la dynastie impériale que les citoyens les plus indépendants par leur fortune, leur caractère et leur éducation, s’introduisent dans les conseils provinciaux de tout rang et tempèrent l’omnipotence des autorités locales. Cela étant, le gouvernement sera plus solide, sans être moins fort. Il conservera toute sa liberté d’action au dedans et au dehors. L’opposition, si elle se produit en quelque endroit, ne s’attaquera pas à l’empereur, mais à tel ou tel agent trop enclin à usurper les prérogatives impériales.

Si enfin quelques fonctionnaires, par un excès de prévoyance impardonnable, sacrifiaient les intérêts de la dynastie régnante à l’un des prétendants qui nous entourent ; s’ils avaient la tentation d’entrer dans les petits complots ultramontains qui minent le sol de la France, ils seraient arrêtés tout court au début de leur trahison. On sait, à n’en pas douter, que, dans les premières années du nouvel empire, un certain nombre d’administrateurs ont regretté activement le règne des anciens partis. Il est certain qu’aujourd’hui même le vénérable saint Vincent de Paul, devenu recruteur malgré lui, enrôle tous les jours plus d’un fonctionnaire sous un drapeau qui n’est ni celui du gouvernement ni celui de la nation. Ces conspirations souterraines seraient facilement déjouées si la nation avait le droit de nommer des surveillants à ses administrateurs.

Pendant sept ou huit ans, le gouvernement impérial, par une erreur surtout préjudiciable à lui-même, s’est effarouché des moindres symptômes d’opposition locale. Préoccupé du soin de fonder l’ordre public et la paix intérieure, il a cru bon d’étouffer tous les bruits, de paralyser tous les mouvements, comme si le bruit de la respiration et le mouvement du cœur n’étaient pas la vie elle-même ! Au plus léger symptôme de résistance légale, l’autorité tombait en garde et s’apprêtait à soutenir le choc de l’ennemi. Mais les ennemis d’un préfet mal choisi ou d’un maire indigne sont précisément les meilleurs amis du gouvernement qui s’est trompé.

Il y a deux ans et demi, j’eus une assez longue conversation avec le préfet d’un de nos principaux départements. C’est un homme très-capable et très-vif, d’ailleurs sincèrement dévoué au gouvernement qui l’emploie. Il se plaignit à moi du conseil municipal de son chef-lieu avec l’impatience nerveuse d’un cheval de pur sang tourmenté par les mouches. « Si vous écrivez quelque chose sur notre pays, me dit-il (j’écrivais alors au Moniteur), demandez hardiment qu’on me débarrasse de ce maudit conseil et qu’on nomme une commission municipale. » Je plaidai la cause contraire, qui me paraissait la bonne ; mais le conseil municipal fut sacrifié, par la suite, aux impatiences de l’honorable préfet.

Les plus grandes villes de France sont administrées aujourd’hui par des commissions, et cela sur la demande des préfets. Si le gouvernement les consultait tous, s’il prenait l’avis des sous-préfets et des maires, tous les conseils municipaux seraient supprimés sans exception et remplacés par des commissions administratives. Mais, s’il est naturel que tout fonctionnaire cherche à se délivrer des entraves qui le gênent, le gouvernement serait bien fou de lâcher la bride à tous ses agents.

L’esprit de domination, toujours fécond en ressources, suggère à nos administrateurs un expédient. Ne pouvant expulser leurs conseils électifs, ils cherchent le moyen de les élire eux-mêmes. Non-seulement ils présentent les candidats les plus incapables de leur résister, mais ils travaillent de tout leur pouvoir à les imposer aux électeurs. La corruption électorale est incompatible avec le suffrage universel ; on la remplace par une pression, quelquefois même par une terreur électorale. L’empereur ne le sait pas, ni le ministre non plus. On se réjouit naïvement à Paris, dans les cercles officiels, lorsqu’on apprend que les listes de l’administration ont passé dans toute la France. On regarde cet heureux événement comme une preuve de sympathie universelle, et le gouvernement se persuade qu’il est devenu plus fort parce que ses employés ont su se rendre plus indépendants.

Je ne veux point revenir sur le passé ni parler une seconde fois du Corps législatif. Il me suffit de rappeler ici deux faits bien connus, qui prouvent combien les victoires électorales sont quelquefois de sottes victoires. On se rappelle le beau zèle du sous-préfet de Fougères, qui fit au gouvernement cent fois plus de mal que de bien, et compromit l’élection d’un honorable député qui aurait été nommé plus facilement s’il se fût présenté tout seul. J’ai assisté d’un peu loin aux efforts héroïques de l’administration locale pour faire élire dans le Haut-Rhin le remplaçant de M. Migeon. Le succès répondit au zèle des fonctionnaires ; M. Keller, candidat du préfet, obtint la majorité. Mais ce candidat, sorti tout armé du scrutin comme Minerve du cerveau de Jupiter, sauta sur un drapeau qui n’était pas celui de la France et courut se placer aux premiers rangs du parti ultramontain.

Les fonctionnaires ne se trompent pas toujours aussi lourdement. Je crois même que leur clairvoyance n’est presque jamais en défaut lorsque l’intérêt de leur petite domination est en jeu. Mais je maintiens que le gouvernement a tort de se trop réjouir lorsqu’il voit les conseils généraux élus indirectement par les préfets, les conseils d’arrondissement par les sous-préfets, les conseils municipaux par les maires. Chaque fois qu’une liste officielle passe au scrutin sans débat, comme une lettre à la poste, on devrait s’attrister à Paris, non-seulement parce qu’il y aura désormais un fonctionnaire sans contrôle, mais aussi parce qu’il y a un petit coin de la France où le ressort de la vie politique s’est brisé.

M. le ministre de l’intérieur sait tout cela mieux que nous, lui qui a figuré longtemps à la tête du parti libéral. La circulaire qu’il a publiée à la veille des dernières élections municipales, restera comme un monument de sagesse politique. Au moment où la France réunie autour de l’urne du suffrage universel se préparait à renouveler tous les conseils municipaux de l’Empire, M. Billault engageait les maires à recommander aux électeurs les hommes les plus éclairés et les plus indépendants de leurs communes, sans toutefois en imposer aucun et sans entraver les autres candidatures qui pourraient se produire. Rien n’est plus droit et plus libéral que cette circulaire et je l’admire encore très-sincèrement, quoiqu’elle ait fait faire à mon pauvre ami Gottlieb un faux pas assez ridicule.