XXIII
LES LIBERTÉS MUNICIPALES

Ma chère cousine,

Par surcroît de prudence, on fera bien d’adapter à la puissante machine qui nous mène une deuxième soupape qui s’appelle liberté municipale.

La Constitution, d’accord avec le sentiment populaire, concède à l’empereur un pouvoir à peu près illimité dans les affaires importantes. Il choisit ses ministres sans prendre conseil de la nation et les garde aussi longtemps qu’il lui plaît ; il dispose de l’armée et la commande en personne, décide des questions de paix et de guerre, signe les traités d’alliance et de commerce, entreprend ou suspend la délivrance d’un peuple ami. Depuis le vote du suffrage universel qui rétablissait la forme impériale, on peut dire que la majorité de la nation a approuvé ou accepté tout ce que l’empereur a voulu.

Cependant il n’est pas infaillible. En admettant qu’il le fût, il ne saurait transmettre à ses ministres ce don précieux d’infaillibilité. Si même il le transmettait à tous les ministres sans exception, je ne sais pas si les ministres pourraient le communiquer à tous les préfets, à tous les sous-préfets, à tous les maires et à tous les gardes champêtres. On m’accordera bien, je l’espère, que le gouvernement le plus heureux et le mieux servi emploie au moins un fonctionnaire incapable ou malhonnête, et, partant, odieux et ridicule aux yeux des citoyens.

Or, la nature est ainsi faite que tout homme investi d’un lambeau d’autorité se persuade qu’il est infaillible et prétend être honoré comme tel. Les gardes champêtres eux-mêmes sont sujets à cette erreur, puisqu’ils sont hommes et fonctionnaires. J’ajouterai, sans crainte d’être contredit, que cette étrange illusion est plus arrogante dans les monarchies absolues que dans les États constitutionnels, car le garde champêtre lui-même se répète tous les dimanches en se faisant la barbe : « Souviens-toi que tu es l’instrument d’un pouvoir fort ! »

Il se produit donc en tout pays, mais principalement dans les monarchies absolues, un certain nombre d’abus. Quelques-uns sont réprimés ; ils ne le sont pas tous ; car il y a une certaine solidarité entre les agents d’un même pouvoir, et chacun d’eux se fait comme un point d’honneur de sauvegarder le principe d’autorité. Supposez, par exemple, qu’un garde champêtre vous manque très-gravement. Vous irez signaler au maire la conduite de son agent ; mais il faudra que vous apportiez des preuves bien écrasantes pour qu’il se décide à trouver coupable un homme de son choix. Si le maire refusait de vous faire justice, vous le dénonceriez, sans doute, au préfet ; mais il est presque surnaturel que le préfet donne gain de cause à un simple citoyen contre un fonctionnaire qu’il a nommé ou désigné lui-même. Et, si vous allez jusqu’au ministre de l’intérieur, il aura les mêmes raisons pour vous refuser la tête de son préfet.

Il suit de là que les simples citoyens, comme vous ou moi, sont livrés à peu près sans défense aux plus minces dépositaires de l’autorité. Les abus sont assez rares, je le veux bien ; il s’en commettait cent mille fois plus, et de plus intolérables, avant la révolution de 89. Mais, en ce temps-là, le peuple avait la peau moins délicate ou plus endurcie. D’ailleurs, il n’éprouvait pas le besoin de soutenir son rang, n’étant pas roi. Il me semble que nous sommes plus sensibles à la violence et à l’injustice depuis que chacun de nous est la trente-six millionième partie d’un souverain.

Si le malheur voulait que les fonctionnaires de notre pays, enhardis par une sorte d’impunité, cédassent au penchant de la nature humaine et prissent l’habitude de faire les maîtres, le gouvernement perdrait, dans toutes les classes de la nation, un grand nombre d’amis sincères et désintéressés. Rien n’est plus injuste assurément que d’imputer au chef de l’État ou même à ses ministres les peccadilles des agents subalternes ; mais le Français a l’esprit fait de cette façon qu’il rapporte au gouvernement tout ce qui lui arrive en bien ou en mal. Considérez d’ailleurs que, pour l’habitant de trente mille communes rurales, le gouvernement est incarné dans trois personnes visibles, le maire, le gendarme et le garde champêtre. Si l’une de ces trois autorités le moleste ou lui fait tort, il se brouille avec le gouvernement. Et convenez que ce serait un spectacle à la fois triste et curieux si un empire brillant et respecté au dehors périssait miné par les gardes champêtres, comme ces navires qui s’élancent glorieusement vers la haute mer, toutes voiles déployées, et la carène rongée par les tarets.

On me dira que je prévois les malheurs de trop loin et qu’il n’y a pas péril en la demeure. Mais c’est précisément parce que le danger est encore loin que nous pouvons le prévenir.