Au temps de la monarchie constitutionnelle, le roi fondait son autorité sur quelque chose de supérieur à la volonté du peuple. Rencontrait-il une opposition un peu trop vive dans les députés, il les renvoyait chez eux et disait aux électeurs d’en nommer d’autres. Comme, après tout, les députés ne sortaient pas des entrailles du peuple et qu’ils étaient les élus d’une coterie de deux ou trois cent mille personnes, la dissolution d’une Chambre n’était pas un crime de lèse-nation. Les temps sont bien changés. Que dans cent ans, par exemple, Napoléon V ou Napoléon VI ait le malheur de se brouiller avec la France ! Le Corps législatif lui dira, avec toute l’autorité de la logique : « Les huit millions de Français qui ont donné la couronne à votre dynastie sont morts depuis longtemps ; la génération nouvelle, usant d’un droit imprescriptible, vous invite à vous retirer. »
Nous sommes bien loin d’une telle catastrophe, et chaque élection partielle le prouve clairement. De tous les pouvoirs de l’État, le Corps législatif est peut-être le plus dévoué à la personne et à la politique de l’empereur. C’est sans doute qu’un parfait accord n’a cessé d’exister entre la nation et son chef. Il suffit qu’un candidat se présente au nom du gouvernement pour qu’il soit élu d’emblée. Le paysan, l’ouvrier, le bourgeois se dit dans son gros bon sens : « Puisque l’empereur veut celui-là au Corps législatif, c’est celui-là que nous devons lui envoyer. »
Heureuse intimité ! Trois fois heureux mariage d’un homme et d’une nation ! Mais pour que cette union se prolonge au delà des limites de la lune de miel, il importe que l’empereur se tienne au courant des besoins, des idées et des aspirations de son peuple. La bonne harmonie et la confiance réciproque ne sauraient se conserver qu’à ce prix.
Puisque le gouvernement impérial, par une erreur commune à beaucoup de gouvernements, a cru bon de limiter à l’excès la liberté de la presse, il ne lui reste qu’un seul moyen de savoir ce qui se passe et ce qui se pense, de connaître les sentiments et les griefs de la nation et les abus de pouvoir commis par les agents de l’État. Il s’agit d’accorder aux députés le droit d’interpellation ; rien de plus. Si l’on craint que les campagnes parlementaires ne deviennent assez orageuses pour arracher les ministres à l’expédition des affaires, on peut, suivant la tradition du premier empire, désigner quelques ministres sans portefeuille pour soutenir le choc de l’opinion publique, le diriger à l’occasion et s’y soumettre au besoin.
Quelques modifications dans le règlement intérieur de l’Assemblée couronneront, sans danger pour le gouvernement, cette réforme sage et nécessaire. Le droit d’amendement peut et doit être étendu ; il faut relever la tribune qu’une terreur puérile a rasée comme la maison d’un malfaiteur. Il est décent de permettre aux députés la publication de leurs discours en style direct, et d’autoriser les journaux à raconter librement les séances de la Chambre. Car enfin les membres du Corps législatif sont, comme l’empereur lui-même, les délégués du souverain, qui est le peuple. Et il convient que le peuple vive en communication directe avec tous ses députés sans exception.
Si le gouvernement impérial est assez sage pour nous accorder les réformes innocentes que nous lui demandons dans son intérêt, le Corps législatif se distinguera bientôt par d’autres mérites que le dévouement et l’obéissance. Les hommes créent les institutions, mais les institutions aussi modèlent les hommes. Nous verrons naître des orateurs le jour où l’on relèvera la tribune ; et l’éloquence française, qui est entrée pour une si grande part dans la gloire de notre pays, ne sera plus reléguée dans le domaine archéologique.
Le régime parlementaire, tel que nous l’avons en théorie et tel que nous demandons à l’avoir en pratique, se distinguera toujours de l’ancien régime par le suffrage universel. Ce sera le règne de tous substitué à l’oligarchie des nobles ou des riches, le principe de la souveraineté populaire succédant, au nom du droit, au soi-disant principe de la souveraineté de la naissance ou du capital.
L’empereur a tout à gagner dans cette réforme, et rien à perdre. Il est légitime parce qu’il est voulu par la nation ; il sera légitime, lui et ses descendants, aussi longtemps que la nation trouvera avantageux d’obéir à son illustre dynastie. La seule chose qu’il ait à craindre, c’est d’être un jour en désaccord avec le peuple français, et ce danger ne peut être écarté que par la liberté de la presse ou l’indépendance du Corps législatif.
Personne ne songe à contester le brevet de grand homme au physicien qui a découvert le parti qu’on pouvait tirer de la compression des vapeurs. Mais celui qui inventa les soupapes de sûreté était un grand homme aussi.
Le Corps législatif est pour le gouvernement impérial, autant et plus que pour la nation française, une soupape de sûreté. Il est plus nécessaire encore à la dynastie qu’à la nation. Car, si la dynastie et la nation se brouillaient un jour faute de s’entendre, ce n’est pas la nation qui succomberait dans le conflit.