Sous une enveloppe assez épaisse, ce fonctionnaire cache une certaine dose de malice. Il économise depuis dix ans les revenus de la commune pour doter Schlaffenbourg d’un boulevard. La ville n’a point de boulevard et n’en désire point. Mais un boulevard qui couperait en deux le jardin de M. le maire ne serait pas inutile à tout le monde. Jean Sauerkraut se verrait dans la douce nécessité d’exproprier Jean Sauerkraut. Comme propriétaire, il demanderait une grosse indemnité qu’il n’hésiterait pas à s’accorder comme maire. Après quoi, Jean Sauerkraut, deux fois plus riche que devant, donnerait sa démission et se retirerait, couvert de gloire, dans quelque bonne recette particulière, ou même dans la sous-préfecture de M. Ignacius. C’est un beau rêve, et Jean Sauerkraut n’est pas le seul maire qui raisonne ainsi, dans ce siècle de démolitions, de percements et de boulevards. Mais supposez qu’un homme dangereux, un perturbateur, un Gottlieb, s’introduise par force au sein du conseil municipal : il y prendra d’autant plus d’autorité que ses collègues seront des hommes doux et sans défense. On l’écoutera comme un oracle, grâce à sa réputation de savant. Il demandera des comptes, il voudra voir des écritures ; il exigera que les fonds de la commune soient consacrés aux besoins réels de la commune. Il prouvera qu’un boulevard n’est pas plus nécessaire à la ville de Schlaffenbourg qu’une plume à l’oreille d’un porc !

« Allons ! s’écria Jean Sauerkraut en éteignant sa pipe de porcelaine, il faut donner une leçon à M. Gottlieb et au suffrage universel ! »

Aussitôt dit, il rassembla les pauvres gens qui vivent dans la dépendance absolue d’un maire : le secrétaire de la mairie, les expéditionnaires, l’agent voyer, l’appariteur, le commissaire de police, les sergents de ville, les cantonniers, les gendarmes et les gardes champêtres. « Mes enfants, leur dit-il, vous savez à quel point je vous aime. Eh bien, je vous mets tous à pied si M. Gottlieb pénètre dans mon conseil. Si vous l’empêchez d’arriver, je paye à boire. — Vive monsieur le maire ! » répondit la foule des subordonnés.

Dès ce moment, Gottlieb fut gardé à vue. On fit sentinelle autour de sa maison, il y eut un factionnaire nuit et jour dans ce joli petit chemin en pente où les voitures versaient si bien. On inscrivit les noms de ceux qui lui faisaient visite ; on le suivit lui-même dans ses promenades. C’est ce que Jean Sauerkraut appelait déjouer les machinations de l’ennemi.

Les sergents de ville rencontrèrent un vieillard de soixante-quinze ans qui paraissait sortir de chez M. Gottlieb. C’était un pensionnaire de l’hôpital ; on l’arrête, on le fouille, on trouve sur lui des bulletins qui portaient le nom de Gottlieb. « Ah ! scélérat, lui disent les agents, c’est toi qui veux nous mettre sur la paille ! » On le traîna par la ville entre deux argousins pour montrer aux bons habitants de Schlaffenbourg à quoi ils s’exposaient en soutenant la candidature de Gottlieb. Le septuagénaire fut enfermé dans la prison de l’hôpital et il y demeura cinq jours, pour le bon exemple.

Après avoir frappé ce grand coup, Jean Sauerkraut s’occupa de quelques fonctionnaires indépendants qui avaient osé prendre parti pour Gottlieb. Il leur écrivit, ou du moins il signa une lettre circulaire conçue en ces termes :

« Je suis le gouvernement. M. Gottlieb me contrarie ; donc, il est l’ennemi du gouvernement. Si vous vous déclarez en sa faveur, je serai forcé d’apprendre à votre ministre que vous faites cause commune avec les ennemis du gouvernement. Redoutez ma colère ! »

Un haut employé des finances ne craignit pas de répondre que la colère de M. Sauerkraut lui paraissait plus comique que redoutable. Savez-vous ce qui arriva ? Une dépêche télégraphique de M. le ministre des finances à l’employé récalcitrant ! La ville entière en eut connaissance, car M. le maire la fit copier au bureau du télégraphe et la déclama lui-même dans les carrefours. Il demeura avéré que Gottlieb était un homme dangereux et qu’il se portait au conseil municipal avec l’arrière-pensée de détrôner l’empereur Napoléon III.

Gottlieb courut à la sous-préfecture pour protester contre une imputation si mal fondée. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était à confesse. L’aumônier de Schlaffenbourg ne veut aucun bien à mon ami Gottlieb, qui ne fréquente pas les églises. Il prêcha contre lui, avec la permission de M. le maire. Cette fois, le sous-préfet, M. Ignacius, y était. Mais il hocha la tête avec bienveillance et s’endormit à la péroraison, en signe d’assentiment.

Le scrutin s’ouvrit enfin. Malgré les sermons du curé et les violences de M. le maire, la ville de Schlaffenbourg s’imaginait encore qu’elle allait voter pour M. Gottlieb ; mais on lui fit bien voir qu’elle n’y connaissait rien.