Une forte escouade de police gardait les abords de la mairie. Tous les gardes champêtres étaient là, confiant les récoltes aux bons soins de la Providence. On avait emprunté les gendarmes et les agents de plusieurs communes voisines, où la liste de l’opposition triompha pour cette fois, faute de police et de gendarmerie.

Lorsqu’un pauvre diable d’électeur se présentait, sa liste à la main, les agents de M. le maire ouvraient le papier, l’examinaient scrupuleusement et le mettaient dans leur poche, si peu qu’il y fût question de Gottlieb : ils donnaient en échange un beau bulletin imprimé, le bulletin de M. le maire.

M. le maire lui-même, dans la salle du scrutin, procédait à une seconde vérification. D’un seul coup d’œil (le coup d’œil de l’aigle !) il distinguait le bulletin écrit du bulletin imprimé. Et peu d’hommes furent assez hardis pour affronter sa colère.

Une scène touchante avait lieu à l’hôpital de Schlaffenbourg. Vingt-cinq vieillards, nourris et logés par la bienfaisance publique, s’apprêtaient à remplir leurs devoirs de citoyens. Le vingt-sixième était toujours au cachot. Un digne aumônier harangua ces pauvres diables, leur prit les bulletins qu’ils s’étaient fait écrire et leur donna en échange la liste imprimée de M. le maire ; puis il les conduisit lui-même à la mairie, sans les perdre de vue un seul instant ; puis il les félicita d’avoir voté selon leur conscience.

Le dépouillement se fit par les agents de la mairie, sous les yeux de M. le maire. Un serviteur dévoué lisait les bulletins, un autre écrivait. Lorsque ces braves gens rencontraient par hasard le nom de Gottlieb, le premier toussait violemment, le second se grattait l’oreille avec sa plume. Gottlieb surveillait les opérations comme il pouvait. Vous auriez dit un diable dans un bénitier.

« Hé ! monsieur ! criait-il, vous venez d’omettre mon nom !

— Silence ! répondait le maire d’une voix tonnante.

— Mais, monsieur le maire, mon nom était sur le bulletin et votre salarié ne l’a pas lu !

— Ce n’est pas une raison pour troubler la paix publique.

— Je proteste !