Les lettres de convocation avaient été envoyées par le sultan Abdul-Medjid, commandeur des croyants. Presque tous les souverains des grandes puissances répondirent par lettres autographes, sans parler de rien à leurs ministres, et quittèrent leurs capitales dans le plus grand secret.

Étaient présents : Sa Majesté l’empereur des Français, qui semble appelé à présider les assemblées générales de l’Europe ; Sa Majesté la reine Victoria, notre gracieuse alliée, toutes les fois que l’Angleterre a peur ou besoin de nous ; Sa Majesté l’empereur de Russie ; Sa Majesté l’empereur d’Autriche ; Son Altesse royale le prince régent de Prusse ; Sa Majesté le roi de Sardaigne ; Sa Majesté le roi de Naples ; Sa Sainteté le pape Pie IX, roi de quelques provinces italiennes ; Sa Majesté le sultan Abdul-Medjid.

Aucun sténographe, aucun secrétaire n’assistait aux délibérations. Les renseignements que nous sommes heureux de livrer au public nous ont été fournis par un garçon de l’hôtel, sourd-muet de naissance, qui préparait les verres d’eau sucrée.

Sa Majesté le sultan, après avoir bâillé trois fois, prit la parole d’un ton ferme et doux. Il déclara : « que l’état de ses finances ne lui permettait plus de payer l’armée ; que ses soldats, n’ayant ni pain ni souliers, ne pouvaient ni ne voulaient le défendre contre les ennemis du dedans et du dehors ; que les Grecs, qui sont en grand nombre dans l’empire ottoman et en majorité dans plusieurs provinces, se révoltaient de tous côtés ; que la plupart des races conquises par Mahomet II et ses successeurs réclamaient impérieusement le droit de se gouverner elles-mêmes ; qu’un ennemi puissant, repoussé à grand’peine, il y a quelques années, par les forces de la France, de l’Angleterre et du Piémont, s’apprêtait à recommencer la guerre et poussait activement les lignes de ses chemins de fer dans la direction de la Turquie ; qu’en présence de ces embarras et de ces dangers, il convenait de reconnaître avec soumission une fatalité irrésistible. En conséquence, le commandeur des croyants, chef spirituel et temporel de tant de millions d’hommes, avait résolu d’abdiquer le temporel et de se retirer dans la ville sainte de la Mecque, avec une centaine de femmes et autant de serviteurs, pour y exercer en paix l’autorité religieuse, laissant le reste à la disposition de l’Europe. »

Le saint-père se leva à son tour et fit voir à l’assemblée des trésors de douceur et de patience qu’il économisait depuis longtemps. « Mes chers enfants, dit-il, l’exemple de cet infidèle m’a touché jusqu’au fond du cœur. Il ne sera pas dit qu’un Turc s’est montré plus humain qu’un pape. La raison m’a fait comprendre, malgré l’avis contraire du cardinal Antonelli, que les deux pouvoirs réunis entre mes mains se détruisaient l’un l’autre. L’expérience m’a prouvé que les trois millions d’hommes soumis à mon sceptre obéissaient malgré eux et par contrainte. La nécessité des restaurations violentes et des occupations étrangères m’a fait sentir qu’un pape ne pouvait plus régner par ses propres forces. L’humanité me reproche deux fois par jour le sang qu’on a répandu pour me rendre ou me conserver ma couronne. C’est pourquoi, mes très-chers fils, je veux revenir à l’auguste simplicité de l’apôtre Pierre et régner modestement sur cent trente-neuf millions d’âmes, sans faire égorger personne. Faites-moi bâtir une chaumière à Jérusalem, avec une chambre au second pour mon cher Antonelli. Plus la maison sera petite, comme disait un journaliste de notre époque, plus le pontife sera grand. Là, délivrés des soucis de la terre, nous nous adonnerons en paix au soin des intérêts spirituels, qui ont un peu souffert par notre faute. M. Dupanloup viendra nous voir de temps en temps pour se fortifier dans la pratique de la douceur et de la modestie. Si même vous aviez la bonté de construire une cage au fond du jardin, je ne désespérerais pas d’apprivoiser Veuillot. Cependant l’Italie, rendue à elle-même, se consolera peu à peu du mal que nous lui avons fait, et notre bien-aimé fils le roi de Sardaigne, guéri du coup de foudre que j’ai lancé contre lui, vaquera comme devant à ses fonctions naturelles. Ainsi soit-il ! »

L’auditoire, ému jusqu’aux larmes, admirait ce grand acte de renoncement évangélique et inattendu. Mais le jeune empereur d’Autriche s’élança hors de son fauteuil avec une vivacité bien naturelle à son âge. « J’accepte, dit-il, l’héritage du saint-père en Italie. J’accepte aussi la succession du sultan ! » Il vit que l’empereur Napoléon III souriait en frisant sa moustache, et il reprit d’un ton plus retenu : « Si toutefois l’Europe y trouvait à redire, je n’accepterais rien du tout ; car mes affaires sont dans un tel état, que je ne saurais plus imposer mes volontés par la force. »

— My dear child, lui dit Sa gracieuse Majesté la reine d’Angleterre, souffrez qu’une mère de famille vous donne un sage conseil. Mon peuple ne vous veut ni bien ni mal, et il l’a prouvé en s’abstenant de vous attaquer et de vous défendre. L’Angleterre vous a laissé aux prises avec les Français et les Italiens ; c’était un acte de bonne politique. A ce prix, nous sommes restés les alliés de la France, les protecteurs de la liberté italienne, et vos amis, sans qu’il nous en ait coûté ni un homme ni un schelling. Le bon avis que je vous offre ne compromettra ni mon budget ni ma neutralité… Croyez-moi, my dear child, ne cherchez plus à vous agrandir. La fureur des annexions a perdu la maison d’Autriche, comme la manie de la propriété a ruiné notre grand et excellent Lamartine. Lamartine et vous, vous êtes au-dessous de vos affaires, malgré ou plutôt par l’étendue de vos possessions territoriales. Que fait Lamartine ? Il met ses terres en adjudication pour payer honorablement ses dettes. Tâchez que cet exemple vous profite. Si vous ne prenez un grand parti, vite et tôt, vous régnerez prochainement à Clichy : la Revue des Deux Mondes l’a prouvé dans son numéro du 15 mars. Hâtez-vous donc de vendre quelques bonnes pièces de terrain, pour lever les hypothèques qui grèvent le reste de vos États. Vendez la Vénétie aux Italiens, la Hongrie aux Hongrois, la Gallicie aux Polonais. Il vaut mieux vendre à l’amiable que par voie d’expropriation. Toutes vos dettes payées, il vous restera quelques jolis millions d’argent blanc : vous les emploierez, si vous êtes sage, à l’amélioration du petit domaine qui vous restera. »

Le jeune empereur ne répondit ni oui ni non, suivant l’usage de la diplomatie autrichienne. Il remercia la belle et généreuse conseillère qui avait si bien parlé, et demanda timidement si la Valachie et le Moldavie ne lui seraient pas données en prix de sagesse. Ces deux provinces allaient se trouver sans maître.

— Elles en ont un tout trouvé, répondit Sa Majesté l’empereur des Français : c’est le peuple moldo-valaque. Le temps n’est plus où les nations devaient appartenir à quelqu’un, sous peine d’être arrêtées pour délit de vagabondage. Ce n’est plus pécher contre le droit des gens que de s’appartenir à soi-même. Ainsi raisonnent le peuple français, et la nation anglaise, et la plus noble moitié de l’Italie, et le petit peuple moldo-valaque. Peut-être, un jour, ce principe sera-t-il reconnu dans toute l’Europe, comme il l’est dans toute l’Amérique du Nord. Je ne désespère pas de voir tous les pays civilisés proclamer la souveraineté du peuple et choisir librement leurs magistrats suprêmes, comme la France m’a choisi.

— En attendant, reprit Sa Majesté l’empereur de Russie, les États du sultan sont privés de leur souverain. Loin de moi la pensée d’humilier les sujets de notre frère circoncis ! mais tout le monde conviendra qu’ils sont encore trop jeunes pour se gouverner eux-mêmes. C’est un travail dont je me chargerais volontiers, si l’Europe le trouvait bon…