Cette ouverture, quoiqu’elle ne fût pas imprévue, souleva un débat assez vif. Quelques personnes se récrièrent violemment. On alla jusqu’à dire que la Russie, comme l’Espagne de Philippe II et la France de Louis XIV, aspirait à la monarchie universelle. Cependant, comme on s’était assemblé dans un esprit de justice et de modération, et que tout le monde avait déposé les armes au vestiaire, on s’accorda à reconnaître que tous les souverains de la Russie, depuis Pierre le Grand, avaient servi assez utilement la cause du progrès. Ils avaient créé autour d’eux et propagé, par voie de conquête, un ordre de choses intermédiaire entre la barbarie et la civilisation. C’était servir les intérêts de l’humanité que d’entraîner les sauvages du Caucase et du fleuve Amour dans le courant de la vie européenne. La Russie était venue chercher nos arts et nos sciences pour les introduire tant bien que mal, à grand coups de canon, chez les peuplades les plus réfractaires. Il aurait été injuste de lui en savoir mauvais gré. Sa Majesté l’empereur Alexandre exposa avec une éloquente simplicité l’histoire des conquêtes de la Russie. Il n’eut pas de peine à prouver que le colosse du Nord ne marchait pas sur l’Europe, mais pour l’Europe ; que le but de son ambition, si souvent calomniée, était la conquête de l’Orient barbare ; qu’il ouvrait à nos idées et à nos produits des routes inconnues, et qu’on pouvait le considérer comme le maréchal des logis de la civilisation.

Le congrès, animé d’un grand amour du bien, fut frappé de cette éloquence. Peu s’en fallut qu’il n’annexât d’un seul coup l’empire turc à la Russie. Mais Sa Majesté la reine d’Angleterre fit observer que son peuple était aussi un puissant véhicule de nos idées et de notre industrie ; que les Anglais, cosmopolites de naissance, transportaient jusqu’au bout du monde une civilisation non pas ébauchée, mais parfaite, avec les tartans, les indiennes, les faïences peintes, les canifs à quatre lames et tous les instruments du progrès… ce qui parut incontestable.

Tel était le haut désintéressement des hautes parties consultantes que personne ne refusa de donner à la Russie et à l’Angleterre une portion de l’empire vacant. On pria les Anglais de se charger de l’Égypte, et Sa Majesté la reine accepta la donation, sauf à consulter le Parlement. Sa gracieuse Majesté daigna déclarer que le percement de l’isthme de Suez s’accomplirait désormais sans aucune difficulté, car la grande et généreuse nation anglaise est incapable d’entraver un projet d’utilité générale, lorsqu’il s’exécute à son profit. Elle ajouta même spontanément que, les forteresses maritimes de Corfou, de Malte et de Gibraltar lui devenant inutiles, elle en faisait l’abandon : trop heureuse de renverser cette insolente et despotique barrière de Gibraltar et de rendre à l’Europe les clefs de la Méditerranée.

De son côté, le czar Alexandre annonça généreusement qu’il ne voulait prendre aux Turcs que les provinces réellement barbares, puisqu’elles étaient les seules où la domination russe pût être un bien. Il n’accepta ni Constantinople, ni les provinces de la Turquie d’Europe, alléguant que la nation grecque, qui compose la majorité dans ces pays, devait disposer librement d’elle-même et choisir un souverain. « Les Grecs, dit-il, sont aussi éclairés pour le moins, et aussi civilisés que les Russes. Il ne faut pas juger la nation sur cet avorton de royaume que l’Europe a ébauché après 1830. Organisez un grand État, qui aura sa capitale à Constantinople ; placez-y un empereur choisi par la nation dans n’importe quelle maison d’Europe, excepté dans la mienne, et vous verrez bientôt vingt-cinq millions de citoyens marcher comme un seul homme dans la voie du progrès. »

Sa Majesté le roi de Naples éleva le voix pour demander si l’orateur était sincère. Ce jeune prince élevé à l’école du droit divin, s’étonnait qu’un souverain légitime pût plaider sans arrière-pensée la cause d’un peuple.

— Sincère ? répliqua l’empereur Alexandre avec un généreux emportement. Vous allez voir à quel point je suis sincère. Depuis tantôt quarante ans, les alarmistes se figurent que la Russie va descendre sur l’Europe, comme on vous faisait croire en 1848 que les faubourgs allaient descendre sur Paris. Eh bien, je veux guérir les bonnes gens de celle terreur puérile. Je demande que l’Europe élève une barrière infranchissable entre elle et nous. Ressuscitons d’un commun accord cette belle nation polonaise, ce peuple chevaleresque entre tous, que la diplomatie et la guerre ont sacrifié, sans abattre son courage ! Que la Pologne renaisse de ses cendres ! qu’elle soit grande ! qu’elle soit forte ! qu’elle touche par le nord à la Baltique, par le sud à la mer Noire, et les trembleurs de l’Occident cesseront peut-être de nous craindre lorsqu’ils seront protégés contre l’invasion slave par un rempart de Slaves !…

Un applaudissement unanime salua cette proposition. On se serra les mains, on s’embrassa, on pleura de tendresse à la seule idée de voir renaître le grand peuple polonais.

Toutefois Son Altesse royale le prince régent de la Prusse demanda avec une certaine inquiétude si l’on comptait lui reprendre le grand-duché de Posen ?

On lui répondit par un silence qui n’avait pas besoin de commentaire.

— En vérité, messieurs, reprit-il, voilà, vous en conviendrez, un singulier enchaînement ! Parce que le sultan des Turcs n’a pas d’argent, il faut que la Turquie d’Asie tombe aux mains des Russes ; parce que les Russes s’agrandissent en Asie, il faut reconstituer la Pologne ; et parce que la Pologne renaît de ses cendres, pour la plus grande sécurité de l’Occident, je dois perdre une des plus belles provinces du royaume ! Plutôt que d’encourir une telle nécessité, j’aimerais mieux prêter au noble Abdul-Medjid tout l’argent dont il a besoin.