Un orateur (je ne sais lequel) répondit à Son Altesse royale le prince de Prusse :

— A Dieu ne plaise que l’on vous arrache une province sans vous offrir aucune compensation ! ces brutalités étaient permises autrefois ou, du moins, tolérées : témoin la conquête de la Silésie et tant d’autres événements du même genre. Aujourd’hui, cher et honoré prince, la justice, le progrès, l’intérêt des nations sont les principes qui gouvernent la politique. Si nous désirons enlever quelques provinces à l’Autriche, c’est dans l’intérêt de ces provinces et pour le bien de l’Autriche elle-même, qui sera plus riche et plus libre, ayant moins de peuples à brutaliser. Si nous vous demandons le sacrifice du grand-duché de Posen, c’est pour le bien général de l’Europe et pour le bien particulier d’un pauvre peuple qui a beaucoup souffert. Mais la monarchie prussienne, en vertu des mêmes raisons, peut s’agrandir en Allemagne. Le moyen âge a laissé autour de vous une multitude d’États microscopiques, découpés au gré du hasard dans une seule et même nation. Réunissez en un seul corps ces malheureuses petites monarchies. Consultez les peuples : ils seront trop heureux de se fondre dans un grand royaume et d’économiser 90 pour 100 sur les frais généraux du gouvernement. Dès que l’opinion publique se sera prononcée, annexez hardiment, arrondissez-vous, prenez du corps. Tout le monde s’en trouvera bien, et surtout les nouveaux sujets de la Prusse. C’est pourquoi nous n’hésitons point à vous donner, dans le nord de l’Allemagne, tout ce qui ne nous appartient pas.

— Est-il possible ? demanda le prince visiblement ému. Mais que diront les souverains dépossédés ?

— Ils protesteront, selon toute apparence, comme le duc de Modène ; mais de la protestation à la restauration, il y a loin. L’univers est accoutumé à entendre crier les victimes du progrès, mais il ne s’émeut pas de leurs cris. Souvenez-vous du moyen âge et de cette poussière de souverains qui couvrait la surface de l’Europe. Ce petit monde croyait régner légitimement et tyranniser par la grâce de Dieu. Mais quelques bonnes révolutions, monarchiques ou autres, ont débarbouillé la terre de toute cette féodalité. Les ducs, les marquis, les comtes ont crié au brigandage ou au despotisme ; mais le gosier se fatigue à la longue, et ils se sont tus. Ils ont vu qu’on pouvait vivre décemment sans duché, ni comté, ni marquisat, et qu’une couronne un peu ridicule sur leur tête faisait très-bon effet sur la portière de leur voiture. Soyez sûr que vos petits voisins de l’Allemagne du Nord montreront même philosophie après avoir éprouvé même fortune. D’ailleurs, avec les titres qui vont leur rester, ils feront de beaux mariages.

— Et, d’ailleurs, ajouta le prince de Prusse, que la conviction gagnait peu à peu, il est temps de proclamer en Allemagne le principe de la souveraineté nationale. Un peuple n’appartient qu’à lui-même : donc, il a le droit de se donner. Les princes s’abusent étrangement lorsqu’ils se croient les propriétaires de la nation : ils ne sont que sa propriété. Fasse le ciel que j’appartienne à toute l’Allemagne du Nord ! Je jure d’obéir fidèlement à la majorité de mes sujets, et je remercie l’Europe, qui m’a fourni cette occasion de servir les hommes ! L’ambition n’est pas le guide de ma conduite, et je ne veux pas que le roi des Deux-Siciles puisse me méjuger un seul instant. Personne ne doutera de la pureté de mes intentions lorsque j’aurai rendu à l’empereur Napoléon III mes provinces françaises situées sur la rive gauche du Rhin.

L’empereur des Français refusa poliment le présent qu’on voulait lui faire. « Il est vrai, dit-il, que la géographie nous avait donné le Rhin pour frontière ; mais la diplomatie en a décidé autrement. La France, telle qu’on l’a faite il y a quarante-cinq ans, est assez grande pour n’avoir besoin de rien, et assez forte pour ne craindre personne. Si j’adhérais au travail de rectification proposé par la Prusse, il se trouverait des journaux assez injustes pour m’accuser d’ambition. La Belgique se croirait menacée… »

— Mais, sire, interrompit Sa Majesté la reine d’Angleterre, où serait le mal, quand Votre Majesté annexerait la Belgique ? Les Belges sont des Français, un peu plus spirituels que les autres. D’ailleurs, il y a un parti français en Belgique. Les grandes familles des deux pays sont unies par les liens les plus étroits, et je pense que les Mérode, par exemple, ne vous sont pas moins dévoués que les Montalembert.

— Il est vrai, madame, reprit l’empereur Napoléon III avec son sourire tranquille ; mais je porte un nom qui me condamne à être le plus pacifique et le moins conquérant des hommes. J’ai fait la guerre en Crimée pour les Turcs, en Lombardie pour les Italiens. Je suis prêt à la faire encore, s’il le faut absolument, dans l’intérêt de quelque grand principe. Mais je veux mourir à Sainte-Hélène s’il m’arrive de conquérir une demi-lieue de pays. Vous avez entendu les cris du Parlement, vous avez lu les diatribes des journaux, lorsque mon fidèle allié le roi de Sardaigne et le vœu des populations m’ont contraint d’accepter quelques versants de montagnes. J’ai juré, ce jour-là, qu’on ne m’y prendrait plus.

Toute l’assemble se récria, pria, supplia, menaça ; mais l’empereur des Français fut inébranlable. On crut un moment que l’Angleterre, la Prusse et la Russie allaient former une coalition pour lui imposer malgré lui l’annexion de la Belgique et des provinces rhénanes. La fermeté de son attitude les contint.

La fin de la séance fut employée à la délimitation des frontières. On assure que la carte remaniée se grave en toute hâte, et qu’elle sera publiée sous peu de jours chez M. Andriveau-Goujon.