— Mais est-il bête ! c’est la Banque.
En même temps, il me montra du doigt, à travers la porte ouverte, une grande table entourée de monde.
J’allai voir ce qui s’y passait, et je compris en peu d’instants que la Banque est un être de raison, une abstraction pure, mais une abstraction qui enlève l’argent du pauvre monde. L’honnête marchand de Kehl m’en avait parlé à mots couverts, mais j’avais oublié ce qu’il m’avait dit. Je regardai innocemment la bataille de la Banque et des joueurs. Mon voisin, qui jouait, fut assez heureux pour amasser en peu d’instants une somme rondelette. Cet exemple m’attira. Je vis qu’avec un peu de bonheur il me serait facile de faire payer par la Banque toutes les dépenses de mon voyage. Quel plaisir de raconter à Paris que j’ai vu M. Bénazet face à face, et qu’il ne m’en a rien coûté ! Je me mis donc à jouer très-petit jeu ; mais le diable était probablement de la partie, car je perdis à tous les coups. Ou plutôt non : je gagnai une fois dix francs qui furent ramassés par un monsieur, et une autre fois un beau louis d’or que je vis enlever par une dame très-respectable.
J’espérais encore que la fortune se retournerait vers moi, et que mes voisins me permettraient d’en profiter, mais ma bourse s’épuisa plus tôt que ma mauvaise veine, et je me trouvai sans un sou. Le déménagement de mes finances s’était fait en moins d’une demi-heure. Tout mon argent était allé grossir un énorme tas de monnaies où je ne reconnaissais plus même mes louis.
Je demeurai un instant tout penaud, sans trop savoir où je coucherais. Un petit Allemand timide se glissa devant moi et jeta cinq francs qui furent aussitôt perdus. Mais au même moment un agent de police lui frappa sur l’épaule et l’emmena dans un coin. Je les suivis et j’entendis l’agent qui disait :
— C’est la seconde fois que je vous y prends. Pour commencer, on vous a mis à l’amende ; aujourd’hui, votre affaire est claire ; vous ferez de la prison.
Rien n’était plus injuste que ces menaces ; car enfin le pauvre diable avait joué et perdu loyalement. Je résolus de prendre sa défense et de me prouver à moi-même qu’on pouvait, sans un sou vaillant, obliger le prochain. Mais, au premier mot de mon plaidoyer, l’agent répondit brutalement :
— Monsieur l’étranger, ceci ne vous regarde pas. Cet homme est un habitant de Bade ; les gens de la ville n’ont pas le droit de jouer, et je suis payé pour les en empêcher.
— Parbleu ! répliquai-je, vous auriez bien dû me rendre le même service. Il faut que vous ayez peu d’estime pour la Banque, puisque vous lui défendez de ruiner vos concitoyens. Vous êtes donc sûr qu’elle doit gagner à tout coup ? Voilà pourquoi vous lui livrez les étrangers naïfs, comme moi, tout en protégeant vos nationaux contre elle. Je l’écrirai à ma cousine, et cela modifiera ses idées sur la loyauté allemande.
Ce qui m’affligeait le plus, ma chère Madeleine, ce n’était pas d’avoir perdu mon argent ; c’était de quitter Bade sans avoir vu ce bon M. Bénazet. Car enfin je n’avais pas un instant à perdre ; il fallait profiter de mon billet de retour et prendre la fuite à l’instant. Maudite Banque ! scélérate de Banque ! elle m’a privé du plaisir de connaître le Louis XIV de notre siècle, le plus magnifique des bienfaiteurs de l’humanité !