Si la Providence faisait bien les choses, elle placerait M. Bénazet à un bout de l’Europe et la Banque à l’autre bout. Et je ne m’égarerais jamais dans le pays de la Banque, mais j’irais tous les ans admirer les belles fêtes de M. Bénazet.
II
UN CLUB EN PLEIN AIR
Danger de ramasser des marrons d’Inde dans le jardin des Tuileries. — Une réunion très-mêlée. — L’arc-en-ciel. — Le chapelet. — Les choristes à l’unisson. — Une jeune femme d’affaires. — La blouse bleue et les lunettes d’or. — L’homme aux boulettes de mie de pain. — Le valet d’un seigneur étranger. — Une vieille dame déraisonnable. — La politique de Tortillard. — Mon intervention. — Je reçois un accueil fraternel, comme tous les nouveaux venus du journalisme. — Réflexions philosophiques.
Ma chère cousine,
Tu as beau vivre loin de Paris et lire les contes bleus plus souvent que les journaux : il est impossible que tu n’aies pas entendu le bruit qui s’est fait ici la semaine dernière. La liberté de la presse était sur le tapis. Un journal a pris la liberté de dire qu’il ne se sentait pas assez libre, et quelques autres ont fait chorus. Le gouvernement leur a répondu qu’ils se trompaient, qu’ils n’avaient pas les mains liées, et qu’il fallait avoir perdu l’esprit pour secouer si bruyamment des fers imaginaires.
Le jour où cette nouvelle fut publiée à Paris, il faisait beau, par grand hasard. Je me promenais, à mon ordinaire, sans songer à rien ; mes pieds me portèrent dans un grand jardin qui s’étend au bord de la Seine, entre le palais des Tuileries et la place de la Concorde. Les marrons d’Inde commencent à tomber ; j’en ramassai quelques-uns. Cette innocente récréation me jeta au milieu d’un groupe de neuf ou dix personnes. Il y avait deux dames dans le nombre ; cependant tout le monde parlait à la fois, suivant l’usage des journaux ou des journalistes.
Un homme qui semblait exercer une certaine autorité criait de temps en temps : « Silence ! » Un butor gros, gras et grêlé recommençait toujours le bruit et montrait les poings à tout le monde. Le premier devait être un personnage officiel. Son front chauve et sérieux contrastait singulièrement avec sa figure jeune. La boutonnière de sa redingote brillait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. L’autre avait la tenue d’un cuistre et les manières d’un portefaix : je l’aurais pris pour un homme de rien, si je n’avais vu un chapelet pendant hors de sa poche.
Enfin le tumulte s’apaisa. Le jeune homme à l’arc-en-ciel déclara que la séance était ouverte ; chacun prit une chaise, et je m’assis comme tout le monde, par esprit de curiosité.
— Messieurs, dit l’arc-en-ciel, il nous manque deux de nos confrères, et précisément, si je ne me trompe, deux orateurs de l’opposition. Nous commencerons cependant, car l’opposition est un fait et non pas un principe, et nous devons agir avec elle comme si elle n’existait pas.
L’homme au chapelet poussa des cris de corbeau. L’arc-en-ciel le rappela poliment à l’ordre ; ce ne fut pas sans hausser les épaules. Il se pencha même vers son voisin, et lui dit à l’oreille :