— On ne trouverait pas dans tout le pays un homme aussi mal élevé ; on n’en trouverait pas deux dans l’Univers.
Il reprit à haute voix :
— Je vous ai réunis pour entendre vos réclamations contre la petite note de ce matin. Pour ma part, j’en suis très-satisfait. La liberté de la presse me sourit peu. J’ai eu, sous tous les régimes, le privilége de tout dire impunément, mais je n’en ai jamais profité. La moindre parole prend une trop grande importance en passant par ma bouche. Je souffle la hausse ou la baisse, la confiance ou la terreur, la paix ou la guerre. C’est pourquoi je tiens mon vent, dans l’intérêt de tout le monde. On pourrait presque m’appeler le Whist, organe du silence. Or, messieurs, je vous le demande, si mes voisins avaient le droit de dire tout ce que j’ai le devoir de taire, me resterait-il un abonné ?
L’orateur se boutonna jusqu’au menton. Il se tourna ensuite avec une familiarité protectrice vers quatre ou cinq messieurs dont l’habit bleu à boutons de métal avait un air d’uniforme ou de livrée.
— Messieurs, leur dit-il, développez dans votre sens les choses que j’ai sommairement exprimées. Il est bien entendu que, si vous vous trompez d’un seul mot, je suis là pour vous démentir.
Les hommes en uniforme se mirent à prononcer tous en même temps un seul et même discours. Ils parlaient à l’unisson, comme les voix qui font la même partie dans un chœur :
— J’applaudis, dirent-ils, aux remarquables paroles de mon confrère officiel : pourquoi Dieu m’aurait-il donné deux mains, sinon pour applaudir ? La liberté de la presse est trop grande, à mon sens, puisqu’on laisse subsister des journaux qui n’applaudissent jamais à rien. Pour ma part, je suis parfaitement libre d’imprimer tout ce qu’un ministre me dicte, sauf à recevoir d’un autre ministre un avertissement ou un démenti. Cette condition me plaît, quoique un peu dépendante. Car enfin, si j’ai revêtu l’uniforme que voici, ce n’est pas pour agir à ma tête, c’est pour gagner beaucoup d’argent avec peu de danger.
L’arc-en-ciel se mit à sourire en signe d’alliance et de protection. Il dit ensuite, d’un front plus rembruni :
— La parole est à nos ennemis acharnés. Vous, madame, veuillez parler la première. Vous êtes de l’opposition ; du moins, vous en avez été sous tous les régimes.
La personne interpellée était une jeune femme de vingt-trois ans, mais bien mûre et bien sérieuse pour son âge. Veuve d’un journaliste de génie, elle s’est mariée en secondes noces à un grand financier, et l’on assure qu’elle lui rend des services. Quoi qu’il en soit, son nouveau seigneur lui confie les intérêts les plus précieux, car je vis sur ses genoux un énorme rouleau d’actions de toute sorte. Elle les caressait de la main, tout en parlant. Sa voix était brève et saccadée ; sa phrase tombait en alinéas, comme le métal jeté de haut tombe en grenaille.