Le nain répondit avec une dignité qui nous frappa tous :
— Non, monsieur, j’ai toujours été acquitté.
— Tant mieux pour vous, reprit le président ; mais vous ne le serez peut-être pas toujours. Si les lois qui régissent la presse sont appliquées dans toute leur rigueur, que deviendrez-vous ?
— Ce que je deviendrai ? Elle est trop bonne ! Je deviendrai millionnaire. Je ne suis pas politique, moi ; je n’éreinte que les innocents, je ne discute que la vie privée, je n’attaque que les gens sans place. Supprimez les vrais journaux, je les remplacerai tous, et le public me dévorera comme les dévotes mangent des boudins de poisson et des côtelettes de pâte frite, pour tromper l’austérité du carême. Je serai le Moniteur de la prostitution, la Patrie du scandale, le Journal des Débats malhonnêtes, l’Union des vices, l’Estafette des lettres anonymes. On me lira par curiosité, par malveillance, par peur. Tous les honnêtes gens iront m’acheter le matin pour s’assurer que je ne les accuse pas d’inceste ou de parricide.
— Mais si vous ne touchez que des choses malpropres, vous risquez fort de vous salir les mains.
— Il n’y a pas de danger : les gens véreux me payeront des gants.
— Nous avons des lois sur la diffamation.
— Connu. Mais j’ai calculé la chose. Supposé que je tape un peu trop fort sur un monsieur pas tolérant. Il me fait un procès ; bon ! il est sûr de le gagner ; bon ! qu’est-ce que je fais ? Je cours trouver mon homme loyalement, le front haut. Je lui dis : « Vous allez me perdre, ruiner un pauvre petit ouvrier qui travaille dans la calomnie pour gagner son malheureux pain. En serez-vous plus fier ? Non ; car, avant de me laisser condamner, mon avocat vous jettera à la face un boisseau d’injures. En serez-vous plus riche ? Non ; car, si je vous paye des dommages-intérêts, l’honneur vous commande de les porter au bureau de bienfaisance. Croyez-moi, dans votre intérêt, vous ferez mieux de me pardonner. Je vous offre mes colonnes ; elles sont à vous ; nous y accrocherons tous vos ennemis. Si vous avez quelque bonne vengeance à exercer en dessous, j’ai deux ou trois petits jeunes gens qui feront l’ouvrage. Voulez-vous du mal à quelqu’un ? Nous allons l’injurier, lui, sa femme, ses enfants, ses amis, ses domestiques, son portier, son cheval ! Oui, nous dirons que son cheval a la morve, et s’il a besoin de le vendre, il n’en tirera pas vingt-cinq francs ! » Messieurs et chers confrères, ce petit discours éloquent réussit neuf fois sur dix.
— Mais un homme diffamé ne s’adresse pas toujours aux tribunaux. Il y a des épées et des pistolets en ce monde.
— Tant mieux ! qu’on me tue mes rédacteurs ! J’en trouverai assez d’autres, et l’argent gagné ne périt pas. Ah ! messieurs ! si Dieu permettait que je perdisse un homme par semaine ! C’est ça qui fait vendre les numéros !