L’homme au chapelet battit des mains ; les autres gardèrent le silence. Pour moi, cousine, une démangeaison invincible me poussait à protester un peu.

— Mais, mon petit monsieur, dis-je à l’orateur, si, dans l’intérêt de la sécurité publique, on vous écrasait comme une chenille ?

— Mon bonhomme, répondit-il, il ne faut qu’une courbette et une cabriole pour éviter bien des malheurs. Au reste, personne n’a rien à voir dans mes affaires, puisque j’éreinte tout le monde, excepté les gens en place. Mais qui es-tu pour me parler ainsi ? Je ne t’ai rencontré ni dans les brasseries ni dans les autres lieux où je vais chercher l’esprit français.

— Monsieur, répliquai-je fièrement, je ne suis rien qu’un bon jeune homme. Mais la parole des gens de bien mérite d’être écoutée partout. C’est, comme qui dirait, la voix de l’opinion nationale.

L’assemblée se leva comme un seul homme, en criant : « Un intrus parmi nous ! » Mon expulsion fut votée d’enthousiasme. Seul, l’homme au chapelet proposa de me garder, pour me faire cuire à petit feu. Je m’enfuis à toutes jambes, comme si tous les diables de l’inquisition avaient été à mes trousses.

Quand j’arrivai devant le palais des Tuileries, à deux pas de la sentinelle, le courage me revint. Je m’assis sur un banc, et je repassai dans ma mémoire tout ce que j’avais entendu en ma vie pour et contre la liberté de la presse.

Il est certain, pensai-je en moi-même, que l’empereur de Russie est solidement assis sur son trône. Cela tient apparemment à ce que la presse n’est pas libre dans ses États. Mais le trône d’Angleterre est aussi solide, pour le moins, quoique la presse soit libre et très-libre en Angleterre. On a dit qu’un roi des Français avait été culbuté en 1848 par la liberté de la presse. Mais on dit aussi qu’un roi de France s’est mis à voyager en 1830, parce qu’il avait fait la faute de lier les mains aux journaux. Il y a du pour et du contre dans cette question-là.

Je levai les yeux sur le palais des Tuileries, et je me dis : « L’homme qui a su trouver un tel logement en passant par la prison de Ham n’a rien à craindre de sept ou huit feuilles de papier. Si jamais son étoile doit tomber du ciel, où elle brille d’un éclat assez imposant, ce n’est pas la plume d’un journaliste qui ira la décrocher ! Par le bonnet de coton de mon vieux père ! je donnerais deux sous pour rencontrer l’empereur dans son jardin ! « Sire, lui dirais-je, j’ai une idée à vous offrir ; prenez-la pour ce qu’elle vaut. M’est avis que vous feriez bien de nous accorder la liberté de la presse, histoire de faire enrager quelques méchants journaux, en leur prouvant que personne ne les craint. »

III
LES PIÈCES DE DIX SOUS

Ma joie et mon chagrin. — Un fait divers. — Physionomie du marchand de tabac. — Chaque Français a droit à 4 fr. 50 c. de petite monnaie, si jamais on fait un partage. — Visite à Godard. — Bataille de l’or et de l’argent. — Les crises. — Économie politique. — Destruction des pièces de cent sous. — Loi de 1803. — Visite à l’Hôtel des monnaies. — Générosité d’un grand État envers un simple particulier. — Fabrication des monnaies. — J’ai une idée. — Mon idée n’est pas de moi, elle est de Colbert, de Turgot, de Necker, de Montesquieu et de M. Humann. — Objections de Godard. — Je les réfute une à une. — Godard s’aperçoit que j’ai raison et me met à la porte.