Ma chère cousine,
Je suis plus content et plus glorieux que le bourgeois gentilhomme après sa leçon de philosophie. « Ah ! la belle chose que de savoir quelque chose ! » Mais je suis brouillé avec Godard.
Devine un peu l’école où je suis allé ce matin ? Ce n’est ni le Collége de France, ni la Sorbonne, ni l’Institut : tout cela est fermé pour cause de vacances. Je viens, ma chère, de l’Hôtel des monnaies.
Voici comment la chose s’est faite. J’avais lu dans mon journal et dans plusieurs autres :
« Les presses de la Monnaie de Paris, bien connues par leur activité miraculeuse, frappent, depuis quelques jours, une énorme quantité de pièces de cinquante centimes pour les besoins du commerce. »
Cette annonce me fit plaisir. J’avais remarqué que la monnaie d’argent devenait rare, et que les marchands de tabac n’en donnaient pas pour cinq francs sans faire une petite grimace. « Bon ! dis-je en moi-même, le gouvernement a vu cela comme moi, et il frappe des pièces de dix sous pour dérider les marchands de tabac. »
Je croyais encore que c’était le gouvernement qui frappait la monnaie ; tu le crois peut-être aussi, et, sur trente-six millions de Français, il y en a trente-cinq et demi qui vivent dans la même erreur.
Si quelqu’un était venu me dire que ce droit souverain était le privilége d’un simple particulier, je lui aurais donné un fameux démenti. Que nous sommes ignorants, bons dieux ! Mais, si je te dis tout à la fois, tu ne me comprendras pas. Il faut procéder par ordre, ou je m’embrouillerai pour sûr.
Quand j’ai vu qu’on frappait des pièces de dix sous, j’ai senti la nécessité de voir le gouvernement dans son coup de feu, au milieu d’une grêle d’argent. Pour lors, il me revint à l’esprit que le petit Godard, le fils du garde champêtre de la Bouille, était chimiste à la Monnaie de Paris, et qu’il devait jouer un bout de rôle dans cette fabrication-là. Godard est un camarade, un pays ; nous avons canoté ensemble à l’âge de dix-sept ans ; ma foi ! je n’ai fait ni une ni deux, je suis allé le trouver dimanche, et je lui ai conté mon désir.
Il s’habillait pour aller dîner à la campagne ; mais, tout en faisant sa barbe, il m’a appris un million de choses dont nous ne nous doutons pas. Sais-tu combien de petite monnaie il s’est fabriqué en France depuis la création du système décimal ? Pas beaucoup, car, en supposant qu’il ne se soit ni égaré, ni exporté, ni fondu une seule pièce, chaque Français n’aurait pas plus de 4 fr. 50 c. de petite monnaie en pièces de quarante, de vingt, de dix et de quatre sous. Quant à la monnaie de cuivre, nous en avons pour cinquante millions au total, ce qui fait un peu moins de vingt-huit sous par tête ! Voilà pourquoi les grandes compagnies industrielles, la Banque et le Trésor lui-même, sont obligés quelquefois de faire fabriquer, pour leur commodité particulière, une ou deux montagnes de pièces de dix sous.