Une admirable chose que tu ne sais pas non plus, c’est la bataille de l’or et de l’argent. Ces deux métaux précieux se trouvent en assez bonne quantité dans les entrailles de la terre. Depuis le temps qu’on les cherche, on s’est aperçu que l’or était beaucoup plus rare que l’argent. Il est, en outre, plus utile, plus beau et plus agréable. Le législateur français a calculé toutes ces choses-là, et, après s’être rendu compte de la rareté, de l’utilité et des agréments relatifs de l’or et de l’argent, il a décidé, en 1803, que l’or valait quinze fois et demie plus que l’argent, ou qu’un gramme d’argent pur était à un gramme d’or pur ce que le nombre un est au nombre quinze et demi.

Depuis 1803, la loi n’a pas changé : l’État a maintenu invariablement le même rapport entre les deux métaux. Et pourtant, de 1803 à 1860, il s’est produit dans l’or et dans l’argent des révolutions curieuses. La recherche de l’or est facile, mais incertaine et aventureuse ; l’exploitation d’une mine d’argent est pénible et coûteuse, mais d’un revenu sûr. Il peut arriver que, pendant cinq ou six ans, les chercheurs d’or ne fassent pas leurs frais, se découragent et abandonnent le métier, tandis que les mines d’argent vont leur train et envoient des milliards en Europe. L’argent se fait commun, l’or devient rare et presque introuvable. Ceux qui ont des pièces de vingt francs les gardent pour eux, ou ne les vendent que pour vingt francs et quelques sous. L’or fait prime, comme on dit. C’est ce qu’on appelle une crise monétaire.

Mais il arrive aussi que les chercheurs d’or mettent la main sur quelque pot aux roses comme l’Australie ou la Californie. Des navires chargés d’or abordent dans tous les ports de l’Europe. Les ouvriers qui suaient sang et eau pour déterrer l’argent au Mexique, se débandent comme des fous, et courent au pays où l’or fleurit à la surface de la terre. On ne voit plus d’argent, on ne peut plus s’en procurer. La pièce de cent sous émigre ou se cache dans les petits trous. Celui qui veut en avoir quatre donne un louis et quelque chose de plus. C’est encore une crise monétaire : l’argent fait prime à son tour.

Il y a eu crise entre le 1er janvier 1842 et le 21 décembre 1846. L’or était si rare, que, dans l’espace de cinq années, la Monnaie de Paris n’a pas frappé plus de 9,627,140 francs en pièces d’or. L’argent était si commun, que le même établissement fabriquait 349,528,900 francs 50 centimes en monnaie d’argent. En d’autres termes, la France a frappé en moyenne, pendant cinq années, trente-six fois plus d’argent que d’or.

Il y a eu crise, mais en sens contraire, à partir de l’année 1853. L’or est devenu si commun et l’argent si rare, que, dans une seule année, en 1854, la Monnaie de Paris a frappé 526,528,200 francs en pièces d’or. La fabrication de l’argent était réduite à 2,123,887 francs et quatre sous. C’est-à-dire que l’année 1854 a vu frapper environ deux cent quarante-huit fois plus d’or que d’argent. Cet accident s’est prolongé jusqu’à nos jours ; il dure encore, et la preuve, c’est qu’en 1859, le gouvernement a été obligé de fondre des pièces de cent sous pour fabriquer de la petite monnaie.

Oui, ma chère cousine, les choses en sont là. Le gouvernement retire les pièces de cent sous que l’impôt fait arriver dans ses caisses, et il les envoie à la Monnaie de Paris pour qu’on en fasse des pièces divisionnaires. Il y a plus d’économie à détruire des œuvres d’art toutes faites et bien faites qu’à payer des lingots d’argent brut : tant l’argent est devenu rare et cher !

Lorsque Godard me révéla ces mystères, je demeurai stupéfait et épouvanté.

— Ainsi donc, lui dis-je, l’or nous déborde. La France, l’Europe, l’univers entier est en proie à une véritable inondation d’or. L’argent, de son côté, devient plus rare et, par conséquent, plus précieux. Que va faire le gouvernement ? J’espère bien qu’il ne tardera pas à abroger la loi de 1803, et à décider que trois pièces de cent sous en argent valent vingt francs en or !

— Mon pauvre ami, répondit-il en souriant, tu raisonnes comme un économiste. Mais l’État regarde les choses d’un peu plus haut. Il voit que, malgré l’exportation et la déformation de quelques pièces de cent sous, nous avons encore en circulation pour plus de deux milliards d’argent blanc. Il sait que les mines d’argent du Mexique sont loin d’être épuisées ; que les mines de l’Oural, peut-être plus importantes, ne sont pas encore en exploitation. Il devine que les placers de la Californie, qui sont des caches de la nature plutôt que des mines proprement dites, s’épuiseront un beau matin ; que la production régulière de l’argent reprendra son cours naturel, et qu’après quelques secousses, l’équilibre se rétablira tout seul entre les deux métaux. C’est pourquoi il attend les bras croisés, remplaçant la pièce de cent sous par une petite pièce d’or, fondant la grosse monnaie d’argent pour suffire aux nécessités du commerce, et répétant à haute et intelligible voix l’excellente loi de 1803 : « L’argent est à l’or comme le nombre un au nombre quinze et demi. »

— Tu me fais plaisir, répliquai-je en lui serrant la main. Mais pourquoi as-tu dit que je raisonnais comme un économiste ?