— C’est que, de 1842 à 1847, durant la première crise dont je t’ai parlé, le Journal des Débats et la Revue des Deux Mondes ont poussé des cris de terreur. Ces deux honorables publications déclaraient à tout propos que la France était au plus bas ; qu’une pléthore d’argent, maladie incurable, ruinerait infailliblement le commerce et l’industrie, et jetterait une perturbation terrible dans toutes les relations des hommes. Depuis 1853 jusqu’à ce jour, les mêmes publications, rédigées par les mêmes auteurs, recommencent les mêmes articles contre l’invasion des matières d’or. L’art de plaider le pour et le contre à dix années de distance, et d’épouvanter la nation par l’annonce de dangers imaginaires, s’appelle d’un nom particulier dans le langage des gens sérieux. C’est l’économie politique.
Là-dessus, comme l’ami Godard avait achevé sa toilette, il me donna rendez-vous à la Monnaie pour ce matin. Tu penses bien que je suis arrivé à l’heure dite.
L’Hôtel des monnaies est situé sur la rive gauche de la Seine. C’est un bel immeuble qui appartient à l’État. L’État se charge de le réparer ; l’État a dépensé tout dernièrement 55,000 francs pour faire gratter la façade. Le matériel énorme et coûteux qui remplit ce palais appartient à l’État. Les commissaires et contrôleurs chargés de surveiller le titre et le poids des monnaies, et d’empêcher qu’on ne fasse tort au public, sont rétribués par l’État. L’État dépense tous les ans 189,400 francs pour que les monnaies françaises soient les plus justes et les plus loyales de l’univers.
Dans cet immeuble, avec ce matériel, sous l’inspection de ces commissaires, un simple particulier fabrique, tous les ans, pour cinq cents millions de monnaies à ses risques et à son profit personnel. Quiconque a besoin d’or ou d’argent monnayé s’adresse à cet entrepreneur, et lui porte le métal en lingots. Sa clientèle se compose des grandes compagnies, des financiers, de la Banque de France et de l’État lui-même. Si M. de Rothschild, l’État ou M. Mirès a besoin de dix millions en pièces de vingt francs, il porte ses lingots à l’entrepreneur, qui rend la somme dans un délai déterminé, après s’être payé des frais de fabrication. Ces frais, fixés par deux décrets de 1849 et de 1854, se montent à 1 franc 50 centimes par kilogramme d’argent, et 6 francs 70 centimes par kilogramme d’or. L’État les subit comme un simple particulier, avec cette différence, cependant, que l’entrepreneur réduit quelquefois ses tarifs en faveur d’une maison de banque et jamais en faveur de l’État.
Tu peux croire ce que je te dis là, si invraisemblable que cela paraisse. Oui, ma chère, un simple bourgeois, qui n’est pas même chef de bureau au ministère des finances, exerce à son profit le plus auguste de tous les droits de la couronne, et s’en fait trois mille francs de revenu… par jour.
Godard m’a montré la fabrication depuis A jusqu’à Z. C’est vraiment beau, je dois l’avouer : on frappait pour le gouvernement des pièces de vingt, de dix et de quatre sous ; pour les particuliers, de l’or. Les particuliers font leurs affaires, et je ne les en blâme pas ; le gouvernement songe aux intérêts de tout le monde. Il y a là soixante et dix ou quatre-vingts millions en lingots d’or, qui attendent l’empreinte légale pour entrer en circulation. L’entrepreneur pourrait en frapper pour six millions tous les jours, et il ne demanderait pas mieux. Mais le ministre des finances, qui craint l’encombrement, lui a défendu de fabriquer plus de deux millions d’or en vingt-quatre heures.
Lorsque je suis arrivé, Godard m’attendait dans une espèce de forge.
— Entre vite, me cria-t-il, on va couler.
Deux grands garçons, noirs comme des diables et armés de grandes perches en fer, tirèrent du feu une espèce de marmite où l’argent cuisait. Ils le versèrent tout liquide dans un moule à gaufres, qui laissa tomber l’instant d’après une demi-douzaine de barres solides, longues d’une coudée, larges d’un demi-travers de main et épaisses de deux doigts.
— C’est avec ces maquettes, me dit Godard, qu’on fait les pièces de dix sous. Mais il y a encore de l’ouvrage.