Il me conduisit ensuite dans un atelier où les grosses barres passaient et repassaient entre des cylindres de fer qu’on appelle laminoirs. C’est ainsi qu’on les amène à n’être pas plus épaisses que des pièces de dix sous. Elles s’aplatissent petit à petit en s’allongeant si bien, qu’on n’en voit plus le bout. Mais il faut du temps et de la peine. La même barre d’argent passe au laminoir plus de soixante fois, et, de deux en deux fois, on est obligé de la recuire au four : sans quoi, le métal deviendrait cassant comme de la pierre. Du reste, l’argent n’est pas beau dans cet exercice-là. Il devient noir comme de l’encre, et celui qui le trouverait dans la rue ne serait pas tenté de le ramasser.

Lorsque ces grandes banderoles noires sont arrivées à l’épaisseur d’une pièce de dix sous, il y a une petite mécanique qui les découpe à l’emporte-pièce ; on dirait alors des rondelles de cuir. Godard m’apprit que ces jetons d’argent sans marque, ni rien, s’appelaient des flans. On les pèse un à un, et ceux qui n’ont pas le poids sont mis au rebut. Cela ne veut pas dire qu’on les jette dans la rue. Ceux qui sont trop lourds sont rabotés à la mécanique ou limés à la main jusqu’à ce qu’ils aient le poids, et rien de plus.

On lave les flans dans je ne sais quel acide, jusqu’à ce qu’ils soient du plus beau blanc, et il ne reste plus qu’à leur donner l’empreinte. Cela se fait d’un seul coup, la face, le revers et la tranche : un vrai miracle de mécanique ! Figure-toi, cousine, que, jusqu’en 1841, les monnaies se fabriquaient avec un énorme balancier. Il fallait les bras de treize hommes pour faire une pièce de cent sous ; et les meilleurs ouvriers, en se hâtant bien, n’en faisaient pas plus de vingt à la minute. Un mécanicien français, appelé Tonnelier, a fabriqué une petite machine, un vrai joujou à vapeur, qui frappe de cinquante à soixante-cinq pièces à la minute, avec un seul ouvrier pour surveiller la besogne. Chaque flan reçoit une pression de trente à quarante mille kilogrammes. Il entre tout brut et sort tout fabriqué. C’est une merveille : un moulin qui moud le métal comme du blé et rend de la monnaie au lieu de la farine ! Le grand homme qui a inventé cette presse n’y a pas fait fortune. En revanche, il n’est pas célèbre du tout. Mais ces choses-là ne nous regardent point.

Je croyais que le travail était fini quand la pièce était frappée ; mais non.

— Maintenant, me dit Godard, l’entrepreneur a fait sa besogne et gagné son argent. L’État va se mettre de la partie en vérifiant l’empreinte, le poids et le titre de toutes ces pièces. Il le fera gratis.

— Pourquoi gratis ?

— Par grandeur d’âme. Le commissaire du gouvernement vérifiera le poids et les empreintes, le laboratoire des essais constatera le titre, la commission des monnaies se réunira en séance pour déclarer que le titre indiqué par le laboratoire et le poids indiqué par le commissaire sont le poids et le titre légaux, et elle prononcera avec une certaine solennité son jugement sur le poids et le titre. Le commissaire, le laboratoire et la commission sont payés par l’État. Tu vois que l’État ne ménage rien pour nous faire fabriquer des monnaies irréprochables.

— Mais, dis-je à mon tour, pourquoi l’État ne les fabrique-t-il pas lui-même ? S’il y a trois mille francs à gagner tous les jours, je serais bien aise de les voir entrer dans les coffres de l’État. De plus, il me semble que la fabrication des monnaies étant un privilége très-noble, appartient de droit à l’empereur. Les tabacs, les postes, les poudres et salpêtres, l’Opéra et la Comédie-Française sont placés directement sous la main de l’État ; pourquoi n’en serait-il pas ainsi des monnaies ? Si l’État régissait lui-même le bel établissement que tu m’as montré, il aurait un remède tout trouvé contre les crises monétaires. Lorsque l’argent deviendrait rare, il abaisserait à zéro le tarif de la fabrication, et l’argent sortirait de terre pour se faire frapper gratis. Lorsque l’or serait trop commun, l’État pourrait doubler, tripler les droits, et éviter ainsi l’encombrement. Il se réglerait sur l’intérêt public, qui est toujours le sien, tandis qu’un entrepreneur ne songe qu’à fabriquer n’importe quoi pour faire fortune au plus tôt. Enfin, n’est-il pas possible qu’il se rencontre un entrepreneur assez malhonnête pour emporter à l’étranger les matières précieuses que le public lui a confiées ? Tu m’as dit toi-même que vous aviez soixante ou quatre-vingts millions de lingots à la Monnaie. Quelle garantie les dépositaires ont-ils contre l’entrepreneur ?

— Son cautionnement de cent cinquante mille francs. Mais tu as touché, sans le savoir, à une question très-sérieuse. Tu voudrais que le gouvernement mît en régie la fabrication des monnaies, au lieu de la livrer à l’entreprise. L’idée n’est pas de toi, mon brave garçon, quoiqu’elle te soit venue tout naturellement. Colbert, Turgot et Necker, trois hommes bien respectables, ont poursuivi la même chimère. Montesquieu a fait l’éloge de la régie dans une page dangereuse, car elle n’admet point de réplique. La Russie et l’Angleterre ont une régie des monnaies, et ne s’en portent que mieux. Un ministre de Louis-Philippe, M. Humann, a proposé aux Chambres ce que tu proposes à ton ami Godard.

— Hé bien ? Qu’a-t-on répondu ?