Godard réfléchit quelque temps, puis il me dit :

— Tu as peut-être raison. Mais l’entreprise date de Charles le Chauve. Cet abus, si toutefois c’est un abus, n’est pas inutile à tout le monde. Tu froisserais bien des intérêts particuliers pour mettre quelques millions de plus dans les coffres du Trésor. Je ne te savais pas si dangereux, et je me demande si j’ai eu raison de te traiter en ami. Les hommes qui ont la rage de tout changer sont un fléau dans l’État, quelle que soit d’ailleurs la justesse de leurs idées et la pureté de leurs intentions. Je te parle en fonctionnaire, et, si tu veux conserver de bonnes relations avec moi, tu feras bien de m’éviter à l’avenir.

Là-dessus il me conduisit à la porte. C’est la deuxième fois, cousine, que pareil accident m’arrive depuis huit jours. Il y a là de quoi réfléchir, et plus d’un se corrigerait à ma place. Mais j’ai beau me raisonner, la chose est plus forte que moi, et, toutes les fois que la langue me démange, il faut que je dise la vérité.

IV
LA RENTRÉE DES CLASSES

Visite de la tante Camille et du petit cousin Octave. — On me demande un conseil, et je suis fort embarrassé. — Mes souvenirs de collége. — Je cherche un remplaçant. — Opinion d’un vieux professeur sur l’instruction publique. — Discours un peu trop long. — Les lycées de notre pays sont faits pour les jeunes millionnaires. — 1789 et 1859. — Rollin. — Les universités anglaises ont du bon. — La bourgeoisie de Paris a pris d’assaut le collége et la Bastille. — Abus de l’égalité. — Complaisance de l’État. — Expiation. — Invasion des bacheliers dans les emplois publics. — Danger d’étendre à tout un pays la culture des roses. — Plaintes des familles. — Tâtonnements. — Utopie de mon vieux professeur. — Toto entre au collége Chaptal.

Ma chère cousine,

Lundi dernier, vers quatre heures du soir, la bonne tante Camille est montée jusque chez moi avec son fils. Tu te rappelles ce joli petit Octave que toute la famille appelait Toto ? Il a douze ans sonnés ; on a coupé ses cheveux blonds, et c’est, comme qui dirait, un petit homme. Fort bien élevé, du reste, et nullement gamin, attendu qu’il ne s’est jamais éloigné de sa mère. Je me suis senti tout aise en le voyant grandelet et posé, quoique ces métamorphoses des enfants que nous avons vus naître nous poussent terriblement vers la vieillesse.

J’étais de loisir, ayant fini ma tâche quotidienne, et je relisais, par manière de récréation, une belle et excellente brochure que M. Dentu m’avait envoyée le matin. J’adore les gens qui pensent comme moi, sans toutefois demander la tête des autres, et je me réjouissais de voir que M. Anatole de la Forge, un noble, avait si honnêtement résolu la question des duchés.

— Il ne s’agit pas d’Italie, me dit la tante Camille, femme active et positive, et qui n’aime pas à perdre son temps. J’ai un grand conseil à vous demander, un conseil de la plus haute importance, puisque l’avenir de mon fils en dépend.

A cette ouverture, la peur me prit. Je ne déteste pas de demander des conseils, parce que rien ne m’oblige à les suivre. Mais, s’il s’agit d’en donner un moi-même, j’ai toujours peur d’être cru sur parole et d’avoir ensuite à me reprocher le malheur des gens. La tante Camille ne prit nulle pitié de mon embarras, et elle poursuivit, sans voir que je rougissais jusqu’aux oreilles :