— Octave est en âge de commencer ses études ; je lui ai enseigné le peu que je savais ; il n’a plus rien à apprendre de moi. Vous êtes son cousin, vous avez fait vos classes ; vous commencez à connaître Paris ; voici l’époque de la rentrée : où me conseillez-vous de mettre mon fils ? Que faut-il qu’il étudie ? Dans quel chemin doit-il entrer pour arriver à quelque chose ?

Elle parla assez longtemps sur ce ton, avec la volubilité naturelle aux femmes. Pour moi, je cherchais le moyen de la renvoyer à quelque conseiller plus habile, et de lui rendre un meilleur service sans être responsable de rien. Je me rappelai fort à propos un vieux professeur de latin que j’avais connu à table d’hôte. Plus d’une fois nous avions discuté ensemble, tout en pelant une poire ou en égrenant une grappe de raisin. Ses idées m’étonnaient souvent par leur bizarrerie ; mais elles étaient bien à lui, et il les défendait avec une chaleur de bonne foi. Je le tenais pour le plus honnête homme du monde, sans l’avoir beaucoup pratiqué, et malgré sa manie de bouleverser l’enseignement.

— Ma chère tante, dis-je à Camille, la bonne volonté ne suffit pas pour donner les bons conseils. J’ai été au collége comme tout le monde ; mais j’y ai si peu profité, que mes parents auraient mieux fait d’économiser le prix de ma pension. Les professeurs me rangeaient parmi les cancres, le maître d’études prophétisait dans sa chaire que je mourrais sur l’échafaud, et mes camarades me regardaient comme une brute, parce que je faisais des contre-sens dans toutes les versions. A la dernière année, j’ai appris un gros livre intitulé Manuel du Baccalauréat. La Faculté m’en a fait réciter quelques passages et m’a reçu bachelier en haussant les épaules.

» Depuis cette cérémonie, j’ai travaillé avec goût, étudié avec plaisir, prouvé aux autres et à moi-même que je n’étais pas un cancre, et qu’à moins de révolutions bien imprévues, je ne mourrais pas sur l’échafaud. Il suit de là que je ne regrette point le collége, puisque je n’ai été un peu instruit, un peu heureux et un peu considéré que depuis le jour où j’en suis sorti. Cependant je persiste à croire que les études classiques et la fréquentation des auteurs grecs et latins sont nécessaires à l’éducation et au développement de l’esprit. M’a-t-on servi trop tôt cette bonne nourriture, ou les professeurs ont-ils oublié quelques assaisonnements ? Je ne saurais le dire… Toujours est-il que mes dix années de collége m’ont été trop désagréables et trop inutiles pour que j’en souhaite autant à votre cher fils.

» Ne prenez pas ceci pour un conseil ; ce n’est qu’un souvenir d’enfance. Je ne m’explique pas moi-même comment je puis avoir les études classiques en grand honneur et les classes du collége en profonde horreur. Mais, si vous me permettiez d’aller chercher un vieux savant qui demeure à quelques portes d’ici, il mettrait peut-être un peu d’accord dans mes contradictions, et nous ferait comprendre à tous les deux certaines choses dont j’ai comme un pressentiment vague, sans pouvoir les exprimer.

La tante Camille accepta mon remplaçant. Je courus le chercher, et, comme il ne sort guère que pour ses classes et ses repas, je le trouvai au gîte. Il me suivit de bonne grâce, et mit ses lumières au service de la tante avec une cordialité qui la toucha.

— Monsieur, lui dit-elle, voici mon fils unique. Il est toute l’espérance de ma vie, et, je puis le dire devant vous, la seule ressource que Dieu m’ait donnée pour mes vieux jours. Mon plus cher désir serait de lui voir apprendre le latin et le grec dans un bon collége, pour devenir bachelier, et, par la suite, arriver à tout. Mon parent a l’air de blâmer mon ambition, et en même temps il a peur de me donner un conseil. Vous êtes professeur ; je m’en rapporte à vous ; dites-moi ce que je dois faire.

Le professeur aspira lentement une prise de tabac, passa la main sous le menton du petit Octave, et dit d’un ton quelque peu doctoral :

— Madame, votre projet serait louable de tout point, si ce charmant enfant devait avoir un jour cent mille livres de rente.

Je me récriai violemment ; la tante aussi.