— Permettez ! reprit-il, vous avez coupé mon second membre de phrase. Je dis : Si votre fils devait avoir un jour cent mille francs de rente bien solide et bien assurée, ou si vous le destiniez à devenir un vieux pédant comme moi. L’enseignement des humanités, tel qu’il a été institué par nos ancêtres et tel qu’il existe encore dans la plupart des établissements publics, n’est propre qu’à orner l’esprit des jeunes gens riches, ou à fournir des professeurs de grec et de latin.

— Monsieur, dit la tante avec une modestie qui n’était pas sans dignité, je suis veuve et sans fortune. Mon mari occupait un emploi honorable dans une administration particulière ; lui mort, je n’ai droit à aucune pension. Nos deux patrimoines réunis, augmentés de toutes nos économies, forment un capital si minime, que je suis obligée de le faire valoir moi-même. J’ai fondé un petit commerce de lingerie dans le quartier du lycée Bonaparte, et, depuis deux ans, je gagne en moyenne sept à huit francs par jour. C’est le strict nécessaire à Paris, au prix où sont toutes choses. Cependant je me suis dit qu’en m’imposant quelques privations je pourrais envoyer mon fils au lycée comme externe, pour qu’il y reçût cette instruction classique qui conduit à la fortune et aux honneurs.

— Hélas ! madame, répondit-il, votre fils est dans la même situation que les neuf dixièmes de nos élèves. Neuf familles sur dix, non-seulement à Paris, mais dans toute la France, donnent à leurs enfants l’éducation classique et croient leur donner un gagne-pain. Toute la petite bourgeoisie de notre pays, depuis 1789 jusqu’à 1859, s’est jetée aveuglément dans cette fausse route.

— Pourquoi fausse ?

— Ceci demande quelques développements historiques, mais n’ayez pas peur ; je ne veux pas remonter jusqu’au déluge. Il sourit silencieusement à cette grave plaisanterie, et poursuivit :

« Avant la Révolution, il y avait en France environ cinquante mille jeunes gens qui naissaient riches. Chacun d’eux trouvait dans son berceau tout ce qu’il faut pour vivre et pour vivre bien. Leur avenir était tout fait, leur revenu assuré. S’il leur plaisait de vivre sur leurs terres, ils n’avaient besoin de rien, ni de personne. S’ils préféraient habiter Versailles, ou Paris, ou quelque autre capitale du royaume, toutes les charges de la cour, tous les emplois publics leur appartenaient par droit de naissance. Égaux à peu près par le sang et la fortune, ils ne pouvaient se distinguer entre eux que par le mérite : aussi leurs parents s’appliquaient-ils à leur en donner. Les uns s’élevaient dans l’hôtel ou le château de leurs pères, sous la direction d’un précepteur habile ; les autres entraient au collége, soit seuls, soit avec un gouverneur. C’est au collége qu’ils jouissaient des avantages de l’éducation publique, la meilleure de toutes, parce qu’elle habitue les petits hommes à vivre en société. Comme ils avaient du temps devant eux, et que nulle affaire pressante ne les appelait dans le monde, ils vivaient dix années et plus dans une sorte de cloître intelligent.

» Quelques bons maîtres qui n’étaient ni clercs ni laïques, mais qui tenaient de l’un et de l’autre, et qui remplissaient en conscience un vrai sacerdoce, s’appliquaient à orner l’esprit de ces jeunes gens. On les façonnait aux belles-lettres ; on les nourrissait de la meilleure prose et des vers les plus parfaits ; on leur donnait pour conseillers et pour amis les plus grands hommes de l’antiquité ; ils dînaient dans la compagnie d’Homère et s’endormaient avec Cicéron. Bientôt la contagion de ces illustres modèles avait transformé leur esprit et leur langage : ils pensaient en grec et en latin ; ils parlaient des idiomes oubliés ; ils écrivaient des discours un peu vides dans la belle langue de Salluste ; ils transvasaient des idées modernes dans le moule divin des vers de Virgile. Le professeur applaudissait ; et comment n’aurait-il pas applaudi ? Tous ces jeunes élèves étaient gens de loisir. Ils n’avaient rien de plus urgent à faire, rien qui fût plus utile à la société, à leurs familles et à eux-mêmes. Lorsqu’ils sortaient du collége, ils étaient en état de faire bonne figure dans le monde, d’écrire un billet irréprochable, de tenir un discours correct, de juger sainement un ouvrage de l’esprit, et de prouver aux hommes bien nés de toute l’Europe qu’ils avaient fait leurs humanités. En ce temps-là, madame, l’enseignement des colléges était ce qu’il devait être, et, pour ma part, je n’y vois rien qui ne soit digne d’éloge.

» A ces jeunes gens riches et bien nés, qui payaient une grosse pension, le collége avait soin d’adjoindre quelques boursiers, choisis pour leurs talents dans les échoppes du royaume. Ceux-là recevaient gratis la même instruction qu’on vendait cher aux autres. C’est qu’ils étaient destinés à enseigner à leur tour, et à monter dans la chaire de leurs maîtres. Ainsi Rollin, fils d’un pauvre coutelier de Paris, fut reçu par charité, ou plutôt par un calcul habile, au collége du Plessis, où il remplaça son professeur à l’âge de vingt-deux ans. Tout cela marchait au mieux, si je ne me trompe. Le collége n’était pas fait pour les gens de la classe moyenne. On n’y recevait que des enfants riches, pour développer en eux les qualités brillantes de l’esprit, et quelques petits malheureux, réservés au labeur pénible de l’enseignement. Les artisans et les boutiquiers, qui destinaient leurs fils à travailler pour vivre, ne les condamnaient pas à lire ou à écrire des vers latins pendant dix ans. Un enfant de condition médiocre apprenait les choses nécessaires à son métier. Lorsqu’il savait lire, écrire et compter, comme M. Jourdain, il s’en tenait là, et se jetait bravement dans l’industrie ou le commerce. Soyez bien sûre, madame, que, si nous étions encore en 1788, vous ne songeriez pas à mettre M. votre fils au collége, mais plutôt à lui apprendre la valeur des tissus, le prix de la main-d’œuvre, et les petits secrets d’un commerce honnête et modeste.

» Les Anglais n’ont pas eu de 89 ; ils n’ont eu qu’un 93, ce qui est bien différent, l’instruction publique est encore chez eux ce qu’elle était chez nous avant la Révolution. Ce peuple, médiocre en bien des choses, mais grand dans tout ce qui touche à la vie pratique, ne nourrit pas les bœufs avec des oranges, ni les bourgeois avec du latin. Savez-vous combien il a de colléges, de lycées et facultés des lettres ? Deux en tout, Oxford et Cambridge. Deux admirables établissements, les premiers de l’univers pour l’étude des lettres grecques et latines ; mais tout le monde n’y entre pas. Les enfants destinés à la Chambre des lords, les petits millionnaires dont la position en ce monde est toute faite, vont à Oxford ou à Cambridge se polir l’esprit au frottement de l’antiquité. Ils y restent longtemps, ils s’y livrent aux travaux les plus inutiles et les plus honorables ; ils y reçoivent une éducation vraiment libérale ; ils y font leurs humanités ; ils y écrivent non-seulement des vers latins, mais des vers grecs ! Ils ont le temps. Leur pain est assuré. Au milieu d’eux se forment quelques honnêtes professeurs, sortis du peuple, et qui, dans l’étude du latin et du grec, ne voient pas autre chose qu’un gagne-pain. Tout le reste de la nation apprend à la hâte, dans des écoles primaires, les choses nécessaires à la vie, et se répand ensuite dans les carrières de l’industrie et du commerce.

» Nos Français ne sont pas si sages. Le lendemain de la Révolution, les petits bourgeois, ivres d’égalité, ont voulu que leurs enfants fussent élevés comme des fils de princes. Ils ne savaient pas au juste où cela pourrait les conduire, mais ils avaient à cœur de prendre le collége d’assaut, comme la Bastille. Tous les gouvernements qui se sont succédé chez nous dans un espace de soixante et dix ans ont été pleins de complaisance pour cette manie de la nation. Ils ont créé lycée sur lycée, collége sur collége ; ils ont formé des milliers de professeurs érudits, abaissé généreusement le prix de l’instruction classique, et versé le latin à pleins bords dans les cerveaux français. Cette ambition des uns, cette complaisance des autres nous a conduits vous savez où. Tous les ans, vers la fin de l’été, les établissements d’instruction publique répandent dans le pays une épouvantable fournée de bacheliers, fort ignorants de toute chose, excepté des lettres latines, et persuadés que le monde leur appartient. La plupart n’ont pas de quoi vivre, ni, par conséquent, de quoi nourrir leur père et leur mère, ni à plus forte raison de quoi se marier et élever leurs enfants. Que font-ils ? C’est l’État qui leur a donné l’instruction ; c’est à l’État qu’ils demandent du pain.