» L’État, qui s’est toujours conduit en bon père, quelle que fût la forme du gouvernement, a commencé par satisfaire ces innombrables ambitions qu’il avait lui-même éveillées. Il a distribué à ses élèves tous les emplois publics que la chute de l’aristocratie avait laissés vacants. Le flot des bacheliers montait toujours. L’État a créé des emplois nouveaux. Cette ressource venant à s’épuiser, il a fallu inventer le surnumérariat, c’est-à-dire une catégorie de places dont les titulaires travaillent sans manger. Les bacheliers arrivaient encore, et les emplois de surnuméraire ne suffisaient déjà plus. L’État a créé des aspirants au surnumérariat, une dérision greffée sur une dérision. Mais une nouvelle cohorte de bacheliers, à qui l’on ne put rien promettre, pas même de les nommer un jour aspirants au surnumérariat, se répandirent tumultueusement dans le pays, appelant le peuple aux armes, et criant que la société était mal organisée. Hélas ! non, ce n’est pas la société, c’est l’enseignement.
» N’est-il pas absurde, en effet, de donner presque gratis une éducation vide et toute d’ornement à des enfants qui n’ont pas de quoi vivre ? Que penserions-nous d’un gouvernement qui conseillerait aux cultivateurs de planter des rosiers dans toutes les plaines de France ? Ne mériterait-il pas un reproche de plus s’il fournissait à ces malheureux des graines et des replants au-dessous du prix de revient ? Qu’arriverait-il le jour où la France serait couverte de roses, comme elle est peuplée de bacheliers ? Les paysans diraient tous à l’État : « C’est vous qui nous avez encouragés ; achetez notre récolte ! » L’État achèterait des roses ; il en prendrait d’abord un peu, puis beaucoup, puis trop, et, quand il en aurait fait une énorme provision inutile, les producteurs continueraient à jeter les hauts cris.
Le bonhomme toussa, prit une deuxième prise, et s’aperçut que la tante Camille ouvrait de grands yeux étonnés.
— Je me suis mal expliqué, dit-il, car je vois que vous ne m’avez pas bien compris. Au fait, vous ne vous attendiez guère à voir des rosiers dans cette affaire. Je reviens à l’enseignement des colléges.
» L’État, je vous assure, est animé du meilleur vouloir. Il est même singulier que des gouvernements si divers aient cherché à résoudre le problème de l’instruction publique avec un zèle égal et une égale bonne foi. Mais le passé pèse sur le présent, et, malgré tous les efforts des souverains et des ministres, la routine des professeurs et l’ambition des bourgeois nous feront encore bien du mal. L’enseignement est une vieille machine qu’on raccommode tous les jours à grands frais, lorsqu’il serait plus économique d’en faire une neuve. Nous avons pris les colléges de 1788 et nous y avons entassé les bourgeois de 1830. Il en est sorti quoi ? Des fonctionnaires et des révolutionnaires. Aujourd’hui que l’ère des révolutions est fermée, du moins en France, il se produit un nouvel accident. L’instruction publique languit. Les professeurs, les élèves, les familles se découragent. Les parents sentent au fond du cœur que leurs fils perdent un temps précieux. Les enfants, qui savent combien le pain est cher et la vie difficile, ne s’intéressent ni au grec, ni au latin : ils pensent à l’avenir et prennent en grippe Virgile et Cicéron. Les professeurs se lassent de parler à des sourds, et perdent courage.
» Autant Rollin était heureux d’enseigner les belles-lettres à des enfants riches, qui devaient lui faire honneur dans le monde, autant je me dégoûte de faire avaler quelques tranches de latin et de grec à de futurs industriels qui n’y mordent pas sans grimace. De tous côtés, les familles crient à l’État : « Enseignez à nos enfants quelque chose qui leur profite ! Nous n’avons pas de rentes à leur laisser ; donnez-leur un gagne-pain. » L’État, plein de bonne volonté, mais accoutumé de tout temps à faire les choses à demi, l’État hésite, tâtonne, fait et défait, juge et déjuge, modifie les programmes, sans arriver à un résultat satisfaisant. Il ajoute aux études classiques l’enseignement des langues vivantes, du dessin, des sciences mathématiques, physiques et naturelles. Bravo ! crient les hommes positifs. Mais on s’aperçoit bientôt qu’il ne reste plus de place, c’est-à-dire plus de temps pour l’enseignement du grec et du latin. Vite, il faut remédier à la chose. Les colléges sont divisés en deux sections. Dans l’une, on apprendra les choses utiles ; dans l’autre, les belles et glorieuses inutilités que Rollin enseignait à ses élèves en 1687. Mais voici bien une autre affaire ! La division utile est encombrée d’élèves ; tel est l’esprit du temps et la nécessité du siècle. Le professeur d’humanités reste seul dans sa chaire, et catéchise les gradins vides. L’État craint d’avoir fait fausse route ; il revient sur ses pas. Il ramène au latin et au grec les brebis égarées et récalcitrantes ; il impose le baccalauréat ès lettres à tous ceux qui veulent être quelque chose. Le baccalauréat ès sciences lui-même devra passer sous les fourches caudines du peuple latin. On obéit, mais on murmure ; personne n’est content de l’ordre établi dans les colléges de l’État, pas même l’État.
— Mais, monsieur, dit la tante Camille, vous ne m’apprenez pas ce que je dois faire de mon fils ?
— Eh ! madame, il ne s’agit pas seulement de votre fils, mais de cent mille enfants du même âge qui, tous les ans, sont dans le même embarras au commencement du mois d’octobre. Si seulement l’État daignait me consulter ! Mon plan est tout tracé ; j’ai tout prévu. Et qu’il serait facile de réformer en un rien de temps notre pauvre instruction publique !
— Que feriez-vous ? dis-je à mon tour.
— Ce que je ferais ! J’établirais dans toutes les communes un bon établissement d’instruction primaire gratuite, mais non pas obligatoire.