— C’est chose faite.
— A peu près. Dans tous les chefs-lieux de département, et dans toutes les villes d’une certaine importance, ou plutôt à la porte de toutes les villes, j’aurais un établissement d’instruction secondaire, où les enfants de dix à quinze ans apprendraient le français et une langue étrangère, l’arithmétique et la géométrie, la physique et la chimie, avec quelques notions de cosmographie, l’histoire de France et quelques éléments d’histoire universelle, le dessin, la musique et la gymnastique.
» Savez-vous que l’orthographe se perd ? Quinze bacheliers sur vingt sont refusés pour cause d’orthographe. Le dessin ne s’enseigne un peu que dans les écoles spéciales, et cependant, tout homme a besoin de savoir un peu dessiner. La musique est, pour la plupart de nos concitoyens, une langue plus étrangère que le chinois, quand une méthode admirable de simplicité, inventée par Rousseau, perfectionnée par M. Chevé, l’a mise à la portée de tout le monde. Et la gymnastique, que nous avons laissée dans un honteux oubli, fortifierait les nouvelles générations, et réparerait victorieusement l’effet des études sédentaires. Voilà le collége que je rêve ; l’école où toute la classe moyenne de notre pays serait heureuse d’envoyer ses enfants, puisqu’on n’y enseignerait que des choses utiles ; l’université où tous les professeurs seraient pleins de zèle et de contentement, parce qu’ils verraient croître, autour de leur chaire, des hommes. Au sortir de là, chacun suivrait sa vocation. Les uns entreraient à l’École des beaux-arts, les autres à l’École de Châlons, les autres à l’École du commerce, les autres dans une ferme modèle. L’École navale, les Écoles militaires viendraient prendre chez nous de jeunes marins et de jeunes soldats.
— Mais, malheureux ! m’écriai-je, que faites-vous du grec et du latin ?
— Ce qu’ils doivent être dans une société comme la nôtre : l’ornement de quelques esprits qui n’ont d’autre affaire en ce monde que de se cultiver eux-mêmes. Je ne supprimerais pas tous les lycées ; j’en garderais en France autant que l’on en compte en Angleterre. Au lieu d’abaisser le prix de la pension dans ces écoles de luxe, je le doublerais, je le quadruplerais. Je n’y laisserais entrer que ceux qui ont leur pain assuré et leur fortune faite, avec les enfants pauvres et bien doués qui se destinent au professorat. C’est là qu’on dévorerait du latin et du grec ! On y absorberait l’antiquité tout entière, non par petites tartines misérables, comme on la distribue dans nos colléges, mais en gros morceaux, en blocs énormes, comme Bossuet la servait au dauphin de France.
» Là, les études seraient longues, complètes, approfondies, et personne ne s’en plaindrait. Les lettres classiques y seraient servies à haute dose, et chacun en consommerait suivant ses besoins. Un futur avocat, un aspirant médecin viendrait chercher une légère teinture du latin, et apprendre en un an ce qu’il en faut pour déchiffrer les Institutes, ou pour écrire une ordonnance. Un jeune homme destiné à la tribune, à la littérature ou à l’enseignement, s’y plongerait comme Achille dans les saintes eaux de l’antiquité, et vous l’en verriez sortir brillant, lumineux et invulnérable.
— Mais, monsieur, interrompit la tante Camille, dans combien de temps fondera-t-on un bon collége, bien modeste et bien utile, où mon fils apprenne en quelques années ce que tout homme doit savoir pour gagner son pain ?
— Madame, répondit-il, nous en avons quelques-uns en France. Si vous habitiez Mulhouse, ou si vous étiez disposée à placer votre fils à l’école d’Ivry, je vous recommanderais deux établissements admirables dans leur genre et dignes de la faveur de tous les gens de bien ; mais, sans sortir de Paris, vous pouvez choisir entre le collége Chaptal et l’école Turgot, fondée par notre digne et excellent confrère M. Pompée.
Le lendemain, ma chère cousine, Toto entrait au collége Chaptal. Quand sa mère sera assez riche pour se séparer de lui, elle le mettra en pension à l’école d’Ivry, que M. Pompée dirige en personne.