Pourquoi donc M. Empis est-il tombé d’une position qu’il honorait ? Hélas ! chère cousine, parce qu’il était de son temps. Ce n’était pas qu’il fût de son âge ; non, son esprit est toujours jeune et plein de vigueur. Mais le goût, qui change à chaque génération, l’avait laissé quelque peu en arrière. L’auteur de la Mère et la Fille, du Jeune ménage, de l’Ingénue à la cour, regrettait la littérature de 1827. Il la regrettait activement, et voilà le terrible. Il usait de ses pouvoirs discrétionnaires pour ressusciter des morts aimables et distingués, mais bien morts. Le public ne s’en fâchait pas, je te l’ai dit. Paris et la province envoyaient tous les jours des députations d’un certain âge devant la rampe du Théâtre-Français. Mais les auteurs vivants, ceux qui écrivent pour notre temps et un peu pour l’avenir, s’égaraient à droite et à gauche, les uns vers le Gymnase et le Vaudeville, les autres vers l’Odéon.
Il faut pourtant que je te le dise : les résurrections systématiques de M. Empis n’étaient pas le seul obstacle à l’arrivée des jeunes auteurs. Tu ne sais probablement pas qu’à Paris le beurre de table coûte trois francs la livre ; c’est une chose qui détourne bien des gens de porter leurs pièces au Théâtre-Français. Les auteurs y sont payés moins cher que partout ailleurs : ils reçoivent tant en argent, tant en gloire, tant en billets d’entrée pour l’Académie. De plus, ils ne sont pas joués plus de trois ou quatre fois par semaine, dans la plus grande nouveauté de leur succès. Il suit de là qu’une pièce est bien vieille à la vingt-cinquième représentation, lorsque l’auteur est à peine payé de ses frais.
Les choses vont tout autrement dans les théâtres moindres. Pour te citer un seul exemple, la Dame aux camélias, jouée au Vaudeville, a rapporté 120,000 francs de droits d’auteur. Si elle avait pu être représentée à la Comédie-Française, elle aurait donné au plus 40,000 fr. Il est vrai que l’auteur aurait une prime de 5,000 francs, comme fiche de consolation. Le Père prodigue, que l’on monte au Gymnase, vaudra 50,000 fr. à M. Alex. Dumas fils, si le succès de l’ouvrage est médiocre. S’il est grand, comme je l’espère, il faut doubler la somme : tu vois que le Gymnase a du bon. Le ministre d’État, qui voit nettement les choses, quoique d’un peu haut, songe à rétablir l’équilibre, et même à faire pencher la balance vers le grand théâtre de l’État. Il a réuni une commission de critiques, d’auteurs et de hauts fonctionnaires, et tout ce monde a déclaré que la Californie était trop loin du Théâtre-Français.
La commission assure que tout irait mieux si la Comédie donnait 15 pour 100 aux auteurs sur la recette de chaque soir, et je suis fort de cet avis. Mais je me suis laissé dire que les rapports des commissions tombaient quelquefois dans des cartons noirs où on ne les retrouvait plus.
Heureusement, le successeur de M. Empis a fait partie de cette commission, du temps qu’il était simple critique. Si M. Édouard Thierry a aussi bonne mémoire qu’il a bon goût et bon cœur, il n’oubliera pas le rapport qu’il a signé naguère, et il fera des pieds et des mains pour qu’on le convertisse en arrêté ou en décret. S’il arrive à ce but, sa tâche deviendra plus facile. Pourquoi l’a-t-on logé dans la maison de Molière ? Pour rajeunir la comédie. Il apporte des idées jeunes : c’est fort bien. Il amènera ses amis, qui sont jeunes : c’est encore mieux. M. Émile Augier, M. Sandeau, M. Ponsard, M. Alexandre Dumas fils, M. Barrière et vingt autres reviendront ou viendront au Théâtre-Français, pourvu toutefois qu’ils ne rencontrent pas à la porte ce spectre de la faim qui chasse les loups hors des bois.
Tu crois sans doute qu’il est très-difficile de faire jouer une pièce à la Comédie-Française ? C’est un préjugé répandu en province et même accrédité dans Paris. Ne reste pas dans cette erreur, et apprends, ma chère cousine, que le premier théâtre d’Europe est en même temps le plus accessible et le plus hospitalier.
Il est difficile d’y être applaudi ; d’accord. Je ne sais rien de plus redoutable et de plus imposant que l’orchestre de la Comédie, le jour d’une première représentation. On y voit non-seulement les critiques du lundi, qui vont partout, mais les doyens de la critique littéraire, les Villemain, les Patin et les plus illustres personnes de l’Institut.
A ces juges qui ont le droit de se montrer difficiles, ajoute, s’il te plaît, le bataillon sacré des habitués et des abonnés du théâtre, cent vieillards de tout âge : il y en a de vingt-cinq ans. Ces messieurs, qui savent leur répertoire sur le bout du doigt, qui ont assisté à l’éclosion de tous les ouvrages modernes, ont nécessairement, au fond du cœur, un préjugé contre la pièce nouvelle. Ils la comparent d’avance avec les chefs-d’œuvre immortels dont ils se sont nourris ; ils mesurent d’un air dédaigneux la distance qui sépare les contemporains des maîtres. Et plus d’un qui n’a jamais tenu une plume, se dit dans son for intérieur : « Si je voulais me mêler de comédie, avec mon instruction dramatique et mes souvenirs de l’orchestre, je ferais mieux que cela. » Ces délicats ont fait tomber à la première représentation plus d’un ouvrage qui s’est relevé à la deuxième. Heureux l’écrivain qu’ils daignent trouver de leur goût !
Mais le premier venu peut être admis devant ce terrible aréopage. Les débutants s’imaginent que les petits théâtres sont d’un accès plus facile que les grands. Ils se brisent le crâne contre la porte du directeur des Funambules, sans arriver à l’ouvrir. La porte du Théâtre-Français est toujours ouverte, et, chose incroyable ! le portier lui-même est poli. Voit-il entrer un auteur jeune et timide, le manuscrit sous le bras, il pourrait jeter homme et papiers par la fenêtre, et personne ne se plaindrait ; car les porteurs de manuscrits sont résignés à tout. Mais non : ce concierge ouvre une porte qui donne sur un escalier qui conduit au cabinet de M. Verteuil.
— Évidemment, pense le jeune homme, c’est une erreur. On m’a pris pour un autre. Il faut croire que je ressemble à M. Scribe ou à M. Ponsard. Mais, quand M. Verteuil entendra mon nom, il me poussera vers la porte et le concierge sera grondé.