Il entre en frissonnant : la porte de M. Verteuil est toujours ouverte.

Sa figure aussi. C’est bien la plus aimable physionomie de galant homme qu’on puisse rencontrer sous le soleil. M. Verteuil interrompt sa lecture ou sa conversation. C’est un causeur charmant et un glouton de livres. Il achète tout ce qui s’imprime à Paris : c’est son luxe. Il lit tout ce qui entre dans sa bibliothèque : c’est son vice. M. Verteuil prend le manuscrit et l’adresse de l’inconnu ; il le questionne, l’encourage, lui promet que sa pièce sera lue par l’administrateur du théâtre, et envoyée devant le comité, si elle vaut quelque chose.

— Je vous écrirai bientôt, lui dit-il. D’ici là, si vous voulez étudier le théâtre, venez de temps en temps me demander des billets.

— C’est un piége, se dit l’auteur en rentrant chez lui. Il y avait du feu dans la cheminée : mon manuscrit doit flamber à l’heure qu’il est. Heureusement j’avais conservé un double.

Huit jours après, il apprend que sa pièce est admise à la lecture. On l’invite à comparaître devant le comité.

Ce comité, contre lequel on a tant dit et tant écrit, se compose de l’administrateur et d’un certain nombre de sociétaires. Les femmes n’y sont plus admises. Les gens de lettres et les critiques qu’on y a fait entrer il y a quelques années, sont également partis. Tel qu’il est, je le trouve non pas infaillible, mais excellent. On peut s’inscrire en faux contre telle ou telle de ses décisions ; on ne prouvera jamais qu’il soit mal composé.

En bonne logique, les ouvrages présentés au théâtre doivent être appréciés par ceux qui ont intérêt à bien choisir. Or, l’administrateur et les sociétaires sont tous intéressés à la prospérité de la maison. Il faut, de plus, que les juges soient compétents : je ne connais pas de sociétaire qui manque d’instruction ou d’expérience. Il y a plus : si un auteur prétend qu’il doit être jugé par ses pairs, on a de quoi le satisfaire au comité de la rue Richelieu. M. Samson, M. Beauvallet, M. Régnier, M. Got, M. Monrose, ont tous écrit et même signé des ouvrages dramatiques. On a jeté leurs noms au public, au milieu des applaudissements. Et, lorsqu’ils viennent déposer dans l’urne du scrutin leurs petites boules blanches, rouges ou noires, personne ne les prendra pour un comité d’aveugles occupé à juger des couleurs. Il y a même des femmes à la Comédie-Française qui pourraient voter comme des auteurs. Et, si le régisseur général, M. Dubois-Davesne, était admis à donner sa voix, nos écrivains auraient mauvaise grâce à se plaindre, car il a été applaudi comme eux et avant eux.

Tu vas pour sûr me demander l’explication de ces trois couleurs, noire, rouge et blanche, qui servent au vote du comité. Le noir et le blanc s’expliquent d’eux-mêmes : l’un veut dire refusé, l’autre reçu. Mais le rouge ? Le rouge, ma chère cousine, est la couleur de la politesse. Une boule rouge dit à l’auteur, avec tous les ménagements imaginables : « Monsieur, votre pièce n’est pas de celles qui peuvent réussir chez nous. Cependant, comme vous n’êtes pas le premier venu, et que nous sommes gens bien élevés, nous n’avons garde de vous infliger la honte d’un refus. Il vous est permis de dire, en sortant d’ici, que l’ouvrage est reçu à correction. Ne vous y trompez pas cependant, et ne perdez pas votre temps à le corriger : vous nous mettriez dans la nécessité de l’accabler sous nos boules noires. Si nous l’avions cru corrigible, nous lui aurions donné des boules blanches, en vous priant tout bas de le corriger. » Ce petit discours te montrera que la politesse et la Comédie-Française habitent sous le même toit. Que t’en semble, cousine ? savais-tu que les comédiens fussent gens si délicats ?

Nos petites villes jugent fort mal ces excommuniés, parce qu’elles n’en connaissent guère que le rebut. Je t’assure que, si tu pouvais pénétrer pour une heure dans les coulisses du Théâtre-Français, ton opinion changerait du tout au tout. Tu t’imagines probablement qu’on s’y promène le chapeau sur la tête ? Pas plus qu’à l’église, ma chère amie. Tu crois que ces messieurs et ces dames se tutoient comme au théâtre de la foire ? C’est encore une illusion à rayer de tes papiers. Sache que le foyer de la Comédie est un des salons les plus corrects de tout Paris. On n’y vient pas en pantalon crotté ; on n’y a dit en vingt ans qu’un seul gros mot. La conversation n’y est pas collet monté comme au Gymnase : le Gymnase, c’est la famille ; la Comédie-Française, c’est le monde. Une liberté assez galante anime le discours, mais la plaisanterie a des limites qu’elle ne franchit jamais.

On y voit et l’on y entend des hommes qui sont, par leur tenue et leur caractère, des gentlemen accomplis, quoique le public les appelle Bressant tout court, Leroux tout court, Maillart tout court, Delaunay tout court. Je m’arrête au quatrième, parce qu’il me faudrait nommer à peu près tout le monde. Parmi les maîtresses de la maison, qui font séparément les honneurs du salon commun, il y en a qui ne sont pas seulement des artistes de premier ordre, mais encore des femmes célèbres, comme madame Augustine Brohan. Il y a des ingénues qui gardent pour un mari problématique leur innocence natale ; de vraies ingénues sans reproche, et qui mériteraient ce titre glorieux même à Quévilly. Ingénues savantissimes, cela va de soi : on n’étudie pas Molière, Regnard et Beaumarchais sans que la vertu se dérouille et s’aiguise au frottement de ces libres génies. Mais on est plus forte contre le danger lorsqu’on le voit chaque soir de tout près. Je pourrais te nommer ces jeunes filles dignes d’éloges ; j’aime mieux m’en abstenir : non que la liste soit trop longue ; mais, en citant les ingénues en qui j’ai foi, je craindrais de désobliger les autres.