Le salon est d’un grand aspect et d’une élégance noble. Les beaux marbres n’y manquent pas, ni les toiles de prix. Tout le passé de la Comédie y entoure les vivants d’une sorte d’auréole. Les peintres et les sculpteurs ont fixé, au profit de la génération nouvelle, cette gloire du théâtre, la plus brillante de toutes, et la plus fugitive aussi. Un artiste vivant, qui s’est fait un grand nom dans la comédie et un beau nom dans la peinture, M. Geffroy, a peint pour ce salon deux tableaux justement célèbres.
Les amis de la maison, ceux qui entrent par la porte fermée au public, sont des écrivains, des avocats, des médecins, des peintres. La plupart se sont fait une douce habitude de ce salon tranquille où l’on peut perdre une partie d’échecs contre cet excellent M. Provost, tout en promenant ses yeux sur les plus belles épaules et les plus jolis visages de Paris. Ils y viennent tous les soirs. Cependant la réunion n’est pas nombreuse à l’ordinaire : souvent même, elle est assez intime pour qu’on se mette en rond devant la cheminée et qu’on engage une conversation générale. On raconte les bruits de Paris, on s’égaye au bénéfice du prochain ; on débat une question d’art ou de littérature ; on raconte des histoires. Les conteurs se font rares de jour en jour ; lorsqu’on n’en trouvera plus dans les salons du monde lugubre, on pourra venir en chercher là. De temps à autre, au plus beau du récit, le narrateur et les auditeurs sont interrompus par une voix respectueuse : « Mesdames et messieurs, le troisième acte est commencé! »
Le foyer a ses grands jours, ses fêtes simples ou carillonnées. Le Mariage de Figaro est toujours une petite fête. Chacune des jeunes femmes qui jouent dans la pièce attire un certain nombre d’amis, d’admirateurs ou d’amoureux. Mais la plus grande solennité est toujours la représentation du Malade imaginaire. Toutes les jolies artistes du théâtre sont tenues de figurer dans la cérémonie, et elles ont soin d’arriver avant l’heure. Il faut voir l’affluence d’habits noirs et de gants paille ! Mais aussi, quel régal pour les yeux et les oreilles ! Le beau rire argentin de madame Augustine Brohan, ce rire sans pareil qui a la vertu miraculeuse de ressusciter Molière ; et les grands yeux rêveurs de mademoiselle Favart, et la beauté sans égale de mademoiselle Riquier, et la malice pétillante de mademoiselle Fix, et la candeur mutine de mademoiselle Emma Fleury, et le joli museau fripon de mademoiselle Figeac, et la perfection opulente de cette admirable Madeleine ! J’oublie une bonne moitié du spectacle, mais en vérité il n’en faudrait pas le quart pour troubler la raison des sept sages de la Grèce.
Que si tu es curieuse de savoir où la Comédie-Française va chercher toutes les merveilles dont elle est peuplée, je te répondrai : un peu partout. Le Conservatoire en fournit un certain nombre. Madame Augustine Brohan, par exemple, n’a fait qu’une enjambée, de la classe de M. Samson jusqu’au théâtre où elle règne. M. Got, après avoir fait des études brillantes à Charlemagne, et remporté des prix au concours général, a pris le même chemin pour atteindre le même but. Beaucoup d’autres, et les plus nombreux sans contredit, ne sont arrivés ici qu’en traversant la province et les théâtres de genre. Ainsi, M. Bressant est venu du Gymnase et madame Guyon de la Porte-Saint-Martin.
Le Conservatoire a cela de bon, qu’il est, à proprement parler, l’école de la Comédie-Française. On ne peut pas en dire autant des théâtres secondaires de Paris. Un simple écolier qui s’est exercé à bien dire Racine ou Molière dans la classe de M. Régnier ou de M. Provost, ne sera pas dépaysé s’il arrive du premier bond au théâtre de ses maîtres. Mais un artiste accoutumé à réciter la prose de M. Thiboust dans le voisinage de M. Hyacinthe, fera d’abord une pauvre figure au numéro 4 de la rue Richelieu. Certes, M. Bressant avait étudié à une école fort estimable, et cependant il lui a fallu du temps pour se rompre à la comédie classique. Madame Guyon, la plus grande actrice des boulevards, n’a pas encore pris le la du Théâtre-Français.
La transition serait plus douce et moins dangereuse si les théâtres de drame avaient le droit de jouer Racine et Corneille ; si le Gymnase, le Vaudeville et les Variétés étaient autorisés à donner Regnard, Molière et Marivaux. La Comédie-Française conserve avec un soin jaloux le privilége de représenter les grands classiques, sans songer qu’elle se fait tort à elle-même. Pourquoi défend-elle au Gymnase de donner Tartufe, au Vaudeville de représenter le Misanthrope, aux Variétés d’essayer le Légataire ? Ces théâtres n’abuseraient pas de la permission, mais je pense qu’ils en useraient un peu de temps à autre. Pour moi, je serais ravi de voir madame Rose Chéri dans Elmire, M. Félix dans Alceste, madame Fargueil dans Hermione, M. Derval dans Philinte, M. Dupuis dans Dorante, et même M. Lassagne dans Mascarille.
Si un bon décret impérial disait que les chefs-d’œuvre du répertoire appartiennent à tout le monde, on ne verrait plus tel théâtre s’encroûter dans un genre absurde, tel comédien oublier le français pour apprendre un jargon barbare. Les auteurs qui travaillent pour les scènes de drame et de genre seraient rappelés au bon sens et au bon goût par le voisinage des maîtres ; le public le plus modeste et le plus ignorant accepterait de bonne grâce la représentation d’un chef-d’œuvre : ceux qui l’ont vu applaudir Racine et Corneille aux spectacles gratuits ne me contrediront pas sur ce point. Et le Théâtre-Français aurait dans toutes les scènes de Paris des succursales qui ne lui feraient aucun tort, et des pépinières qui lui feraient du bien. Amen.
VI
LES PROFESSIONS LIBÉRALES
Déjeuner chez Guillaume. — Je mets M. Navailles dans un grand embarras. — Il m’avoue en rougissant la profession de son beau-père, qui n’est pas une profession libérale. — Je veux trouver à tout prix la définition de ce mot. — Un voisin qui m’avait donné des coups de pied dans les jambes vient obligeamment à mon secours. — Nous passons en revue toutes les professions libérales. — Le barreau. — Le journalisme. — L’enseignement. — Les emplois publics. — La médecine. — L’armée. — L’Église. — Guillaume nous interrompt. — Un mot sur la rentrée de M. Roger à l’Opéra. — Définition des professions libérales. — On crie au paradoxe. — Je vais dîner chez M. Bonnet. — Sept convives. — Aucun d’eux n’exerce une profession libérale, mais ils sont tous libres et heureux. — Je porte un toast subversif. — Mon excuse.
Ma chère cousine,