J’ai déjeuné, ce matin, chez mon ami Guillaume. Tu le connais : je t’en ai parlé bien des fois. C’est l’esprit le plus ouvert, le caractère le plus loyal et le cœur le plus chaud que l’on puisse rencontrer à Paris. Il travaille beaucoup et vit simplement, n’étant pas riche. La faute en est à son père, qui a toujours refusé d’ouvrir les mains, du temps qu’il était premier ministre.

Il y avait à ce repas quelques jeunes gens de l’âge de Guillaume, et quelques hommes du mien. Je retrouvai parmi les derniers un joli garçon, fort bien élevé, que j’avais rencontré avec sa femme dans deux ou trois salons du meilleur monde. Il s’appelle Henri Navailles, et il est quelque chose à la Cour des comptes ou au Conseil d’État. J’eus bientôt renoué connaissance avec lui, et il me fit l’honneur de me serrer la main, comme si j’avais été son égal.

— A propos, lui dis-je, il n’y a pas huit jours que j’ai passé la soirée avec monsieur votre beau-frère. Je vous en fais mon compliment ; c’est un fort galant homme, et sa conversation m’a ravi. Habite-t-il Paris ?

— Oui.

— Je ne me suis pas informé de sa profession, mais je mettrais ma main au feu qu’il est notaire.

— Non.

— Alors, c’est qu’il est avoué ; je ne sors pas de là.

— Il n’est pas avoué non plus, répondit M. Navailles en rougissant un peu.

J’aurais dû comprendre dès ce moment que mes questions étaient déplacées, mais tu me connais : étourdi comme un hanneton. J’insistai de plus belle, sans m’expliquer la pantomime de mon voisin qui m’allongeait force coups de pied sous la table.

— Mon Dieu ! monsieur, reprit M. Navailles avec un sourire forcé, mon beau-frère est tout simplement dans la maison de mon beau-père.