Au sortir de ces entretiens, les élèves d’Orphée s’en allaient semer du blé et construire des villes.

Nous avons autant de blé qu’il en faut, et des villes plus qu’il n’en faut. Cependant, ma chère cousine, la France aurait besoin de quelques Orphées. La civilisation doublerait le pas, si quelques artistes convaincus, passionnés, endiablés comme le chantre de Thrace, prenaient le peuple par les oreilles et l’entraînaient dans le bon chemin. Les livres font grand bien, mais ils ne sauraient tout faire. Passé un certain âge, l’homme qui n’a pas appris l’A B C dans son enfance, y renonce pour toujours. Il y a dans Paris même plus de cent mille sauvages illettrés qui boivent du vin bleu tous les lundis et quelquefois se mangent le nez au dessert. On trouve çà et là dans les campagnes de véritables brutes que le maître d’école n’apprivoisera jamais. Un maître de musique serait plus heureux, j’en réponds. La musique adoucit les mœurs : c’est une banalité qu’on ne saurait trop redire. Un dilettante sincère est presque toujours doux et bonhomme. Celui qui s’est pâmé d’aise une fois dans sa vie en écoutant Mozart et Rossini ne mangera le nez de personne. Orphée, où es-tu ?

Je me trouvais ces jours derniers dans le cabinet d’un homme d’État qui m’honore d’un peu d’amitié. C’est une Excellence fort gracieuse et fort instruite, et passionnément éprise du progrès. Je m’enhardis au point de lui dire que si j’avais le pouvoir en main, j’obligerais toute la nation à savoir la musique.

Mon illustre interlocuteur me répondit fort sagement que la musique était un art plus ardu et plus hérissé que toutes les sciences. Lui-même avait essayé de l’apprendre, et il avait reculé devant les difficultés de la simple lecture. Cette portée de cinq lignes, ces clefs, ces mouvements, cette multitude de signes hiéroglyphiques, tout le grimoire enfin lui avait fait peur, ainsi qu’à moi et à tant d’autres. « Il faudrait, me dit-il, que la musique fût aussi lisible que l’écriture, et qu’on pût l’imprimer au même prix. A ces conditions, le peuple apprendrait à chanter comme il apprend à lire. »

Je rentrai en moi-même et je me rappelai la terreur qui m’avait saisi il y a quelques années, lorsque j’ouvris pour la première fois une méthode de musique. Ce n’était pas une méthode à proprement parler, mais un recueil d’exercices variés, sans aucun mélange de théorie. La plupart des professeurs affirment hardiment qu’un apprenti musicien n’a pas besoin de savoir ce qu’il fait, et qu’on arrive à exécuter et même à composer des chefs-d’œuvre par la force de l’habitude. Mais l’habitude me parut difficile à contracter, et je demeurai convaincu que la musique était faite pour une aristocratie de cent mille personnes. Je pensai à part moi que c’était grand dommage, et que la civilisation y perdait.

Mais voici bien une autre affaire. Le même jour, c’est-à-dire jeudi soir, je tombai sur un de nos anciens camarades d’école, le petit Maréchal, de Quevilly. Il habite Paris depuis un an, et il étudie la peinture. Fort occupé, comme tu penses : il peint des fonds de tableau pour gagner sa vie, et il travaille à son instruction toutes les fois qu’il n’y a pas de fonds à peindre dans l’atelier.

— Comme te voilà beau ! lui dis-je en l’arrêtant. Es-tu de noce ?

— Pas précisément, répondit-il ; mais la soirée sera bonne. Je vais à l’École de médecine faire un peu de musique.

— Toi !

— Moi-même.