— Monsieur, répondis-je humblement, lorsqu’un homme est atteint d’hydrophobie, on ne l’étouffe plus entre deux matelas. Cela se pratiquait autrefois, mais la mode en est passée. On enferme le malade, on le soigne ; quelquefois même on le guérit.
IX
LES APÔTRES ET LES AUGURES DE LA MUSIQUE
L’auteur avoue son ignorance. — Peu de Français sont capables de lire la musique. — C’est un malheur. — L’art et la civilisation. — Orphée, où es-tu ? — Utopie. — On me réfute. — Je rencontre le petit Maréchal, de Quevilly. — Il m’entraîne à l’École de Médecine. — La musique peut se lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que la prose. — Méthode Galin-Paris-Chevé. — J’assiste à une réunion de la société chorale et je vois des miracles. — Lecture à première vue. — Dictée musicale. — Mon admiration et mes espérances. — Maréchal m’apprend qu’il y a des augures. — Je me flatte que les apôtres prendront le dessus.
Ma chère cousine,
Je ne sais pas lire la musique, ni toi non plus. Cependant, nous avons été élevés comme tout le monde ; nous lisons couramment dans les livres et les manuscrits ; nous écrivons même au besoin, sans pécher contre les lois de la grammaire. Mais nous ne saurions ni lire ni écrire la belle petite mélodie que Lulli improvisa jadis sur ces paroles :
Au clair de la lune,
Mon ami Pierrot !
L’empereur Napoléon III règne sur trente-six millions d’animaux à deux pieds sans plumes. Il y a, dans le nombre, plusieurs millions de personnes plus ou moins lettrées, capables de déchiffrer à première vue une page de Télémaque. Il n’y a pas en tout cent mille Français assez érudits pour lire la musique de Mon ami Pierrot, sur une portée de cinq lignes, et j’en suis bien fâché.
Certes, nous sommes heureux de savoir lire et puiser les idées dans un livre comme on prend l’eau à la rivière. Je me réjouis fort à l’idée que dans cinquante ou soixante ans tous les citoyens de notre pays seront assez lettrés pour lire la Constitution, le Code et quelque bon traité de morale. Les livres d’histoire, de physique et de mathématiques s’imprimeront à deux ou trois millions d’exemplaires. Tous les hommes sauront parler de tout sans avancer des sottises trop lourdes ; ils seront tous plus ou moins capables de toucher aux affaires publiques, et le suffrage universel ne ressemblera plus à une loterie. Voilà, si je ne m’abuse, un avenir agréable et honorable, et j’aime à reposer mes yeux sur cet horizon prochain.
Mais j’aimerais aussi que la vie de notre grand peuple fût assaisonnée de quelques douceurs. Les arts ne sont pas seulement l’ornement de la société, le dessert de la civilisation, le couronnement d’une instruction publique bien réglée. Ces plaisirs délicats, inutiles et pour ainsi dire oisifs, ont été pour bien des gens le commencement de la vie intellectuelle. Rappelle-toi, cousine, la fable poétique d’Orphée. Les hommes demi-nus vivaient dans des tanières, comme des animaux. Ils s’égorgeaient entre eux sous les prétextes les plus frivoles ; ils dévoraient brutalement tout ce qui leur tombait sous la main. Survient un demi-dieu, armé de sa lyre. Il chante, et la nature entière s’arrête pour l’écouter. Ce langage vague et doux, ces pensées diffuses et comme noyées dans un flot d’harmonie apaisent insensiblement la turbulence des passions. L’homme ne comprend pas encore, mais il est ému, charmé ; le cœur bat, l’esprit s’ouvre. Bientôt du sein des ondes sonores qui frissonnent autour de sa lyre, s’élève un chant plus clair, plus net et plus précis : la poésie. La pensée prend un corps ; l’esprit des hommes démêle les vérités qui bourdonnaient confusément à leurs oreilles. Et quand l’auditoire dompté est venu s’asseoir en rond autour du poëte, quand les ennemis d’hier s’appuient l’un contre l’autre pour mieux entendre, quand les regards adoucis n’expriment plus qu’une innocente curiosité, le chantre dépose sa lyre, le poëte brise le rhythme cadencé de ses vers, il s’assied au milieu des hommes et leur dit en prose : Causons !