— Ainsi, mon jeune ami, lorsqu’un misérable a tué son père et sa mère, la société n’a pas le droit de le punir ?

— Elle a le droit de se protéger elle-même et d’enfermer sous triples verrous tout homme qui a montré qu’il était capable de nuire. C’est le droit de légitime défense, et vous remarquerez, s’il vous plaît, que la magistrature et le jury s’accordent toujours sur ce point. Lorsqu’un accusé, par son maintien, par ses réponses, ou par quelques particularités de son crime, a prouvé qu’il était un animal féroce ou dangereux, le jury se fait un devoir de le séparer du monde. Mais qu’une pauvre fille égarée, qu’un malheureux, entraîné par des circonstances fatales, viennent s’asseoir au banc des accusés ; s’il est bien démontré que leur âme est guérie, qu’il n’y a plus de danger à les laisser libres et qu’ils ne nuiront plus à personne, le jury leur dit : allez en paix, et ne péchez plus ! Il fait ce que nous ferions tous, nous qui n’avons pas pour profession et pour habitude de rechercher le crime et de le punir ; il pardonne. Les juges du bon temps ne pardonnaient pas. Ils représentaient l’austérité inflexible de la loi ; le jury personnifie la sensibilité publique.

— Eh ! c’est précisément ce que je blâme.

— Comment l’entendez-vous ?

— Lorsqu’il s’agit de décider les questions de vie ou de mort, d’honneur ou d’infamie, de liberté ou de galères, il est absurde de confier à la sensibilité des hommes le rôle austère qui n’appartient qu’à la raison. Ignorez-vous qu’un avocat un peu éloquent sait aveugler le jury par les larmes, au point de lui ôter le discernement du vrai ? N’avez-vous pas entendu dire que le chef du jury, pour peu qu’il sache tourner une période, entraîne tous ses collègues après lui ? Les moindres passions, les intérêts les plus frivoles exercent une influence toute puissante sur l’esprit des jurés. Ainsi, l’on a remarqué depuis longtemps qu’ils étaient impitoyables pour le vol et pleins d’indulgence pour l’infanticide. Question d’intérêt, mon cher monsieur ! Le juré a peur d’être volé, et il a dépassé l’âge où il pourrait mourir victime d’un infanticide.

— Pouvez-vous croire qu’un intérêt si mesquin…?

— Soit, laissons l’intérêt de côté. Aussi bien, c’est de la sensibilité qu’il s’agit. Sur ce chapitre, vous me trouverez inébranlable comme un roc, et flanqué de raisons sans réplique. J’ai vu paraître devant le jury un jeune villageois, sans antécédents judiciaires, prévenu d’avoir quelque peu violenté une paysanne de sa commune. Il avouait sa faute et s’offrait à la réparer ; sa victime acceptait la réparation avec une joie visible ; les parents de la jeune fille retiraient leur plainte et suppliaient le jury de leur laisser un gendre ; le ministère public, qui ne s’attendrit pas souvent, désarmait ses batteries et remettait l’affaire à la discrétion du jury. Malheureusement l’accusé avait une figure ingrate. Le jury en fut frappé et le condamna, pour sa figure, à six ans de réclusion !

On apporte devant le jury un enfant de dix ans, maltraité cruellement par son père et sa mère. La langueur du pauvre petit, sa voix dolente, les ecchymoses, les cicatrices, les blessures dont ce faible corps est couvert excitent la compassion du jury. A la vue des parents dénaturés qui ont fait tout ce mal, la pitié se tourne en colère. On refuse aux accusés le bénéfice des circonstances atténuantes, et les voilà condamnés à la peine de mort. Croyez-vous que le jury les eût punis aussi cruellement si l’enfant avait péri quinze jours avant les assises ? Non, car il aurait jugé le crime sans passion : c’est le spectacle du mal présent qui a excité si vivement leur sensibilité.

— Il se peut, répondis-je au marquis, que le jury se montre quelquefois trop doux ou trop sévère. Mais il incline plus volontiers vers la clémence que vers la rigueur, et c’est pourquoi nous devons le conserver. Lorsque j’entends douze jurés dire, en présence d’un crime évident, démontré, avoué : Non, l’accusé n’est pas coupable ! je me figure que ces hommes éludent par ce mensonge pieux la sévérité implacable de la loi. Je crois les voir appliquer une loi nouvelle, peu connue, qui circule dans l’air, qui s’insinue dans la conscience publique, qui se publie hardiment dans les livres de quelques philosophes, et qui peut-être un jour s’imprimera dans le Code.

— Je vous comprends à demi-mot, reprit vivement le marquis. Mais pensez-vous que la société aurait trois jours d’existence, si l’on supprimait la peine de mort ?