Nos magistrats se plaignent du jury. Ils l’accusent d’entraver l’action de la justice criminelle. On prétend même qu’ils n’ont pas hésité à le gourmander directement en 1859. Les parquets, les tribunaux, les cours obéissent à leur conscience en poursuivant le coupable. Le jury obéit à sa conscience en ouvrant une petite porte qui donne sur la campagne ; et le coupable est sauvé. Il y a donc une sorte de conflit permanent entre la conscience des magistrats et la conscience du jury. Comment sortir de là ? Comment pacifier l’application des lois et la distribution de la justice ?

J’ai soumis cette affaire à notre excellent marquis de Contreville, un soir que je l’avais rencontré au Théâtre-Français. Tu connais le vieillard : il adore le progrès, mais il le caresse à rebrousse-poil. C’est un de ces hommes d’ordre qui voudraient reprendre les biens nationaux, abroger le Code civil, rétablir le droit d’aînesse, relever la religion d’État, et mettre la France à l’envers. Les échafauds de 93 lui inspirent une si profonde horreur, qu’il voudrait ressusciter tous les jacobins pour leur couper la tête. C’est un tigre de modération.

Aux premiers mots que je hasardai sur la question du jury, le bonhomme me coupa la parole.

— Votre jury, me dit-il, est une institution de la démagogie. Lorsque la France était gouvernée par ses rois, il aurait fait beau voir que douze faquins, sortis on ne sait d’où, vinssent dérober un homme à la justice ! Les magistrats étaient maîtres chez eux, d’autant plus qu’ils avaient payé leurs charges. Dès qu’ils jugeaient à propos de donner un homme à pendre, il fallait, bon gré mal gré, que le drôle fût pendu. Si vous lisez jamais l’histoire de ma maison, vous verrez que mon arrière-grand-oncle, Agénor de Contreville, procureur général (comme on dit aujourd’hui) près la cour de Rouen, eut la glorieuse satisfaction d’obtenir onze têtes en l’an de grâce 1724. Aucun magistrat n’a remporté pareille victoire depuis la sotte invention du jury !

La gloire et les victoires de l’illustre Agénor provoquèrent chez moi une petite grimace.

— Monsieur, dis-je au marquis avec tout le respect que je devais à son âge, je n’ai pas connu les magistrats de l’ancien régime ; mais j’ai l’honneur de rencontrer quelquefois des juges, des conseillers et même des procureurs généraux. Ils sont tous gens du meilleur monde et du plus noble caractère, esclaves de leur devoir, si pénible qu’il soit, mais incapables de regarder un arrêt de mort comme une victoire et de se glorifier du malheur d’autrui.

— Morbleu ! reprit le vieillard, vous me la baillez belle ! Il y a pourtant de quoi se vanter, et surtout dans le siècle où nous vivons. Jamais il n’a été plus malaisé, ni partant plus glorieux, d’exercer la vindicte publique. Les coquins sont assez retors pour qu’un juge d’instruction ait le droit de crier victoire lorsqu’il a saisi la preuve ou arraché l’aveu d’un crime. Les avocats sont assez bavards pour que le ministère public ait le droit de triompher le jour où il leur a rivé leur clou. Le jury est assez bête, assez poltron, assez veule, pour que la cour ait le droit de se frotter les mains lorsque la Providence, une fois par hasard, lui permet d’appliquer un bon arrêt sur un bon verdict ! Il est certain que les acquittements absurdes qui se publient tous les jours sont des défaites pour le juge d’instruction, pour le ministère public, et même pour la magistrature assise. Expulsez les douze bourgeois qui se sont introduits en 91 ou 92 dans nos cours d’assises ; la justice ira d’un autre train ! Lorsqu’une affaire arrivera devant la cour après avoir passé devant le juge d’instruction, la chambre du conseil et la chambre des mises en accusation, on saura d’avance que l’homme n’est pas un innocent, et l’on fera en un tour de main ce qui reste à faire.

— Prenez garde ! répliquai-je à mon tour. Vous m’en direz tant que je vais adorer le jury. Ce grand mot de vindicte publique qui vous est échappé tout à l’heure ne me paraît ni très-juste, ni très-philosophique. La société ne se venge pas. Si le public affichait une rancune qui déshonore les simples particuliers, j’en rougirais pour lui.

— La société ne se venge point, soit ; mais elle punit : c’est un devoir pour elle.

— Je ne sais pas même si l’on peut dire qu’elle punit. La théorie des peines et des récompenses est bien usée. Elle se fonde sur le libre arbitre et tout un système de philosophie qui a fait son temps. Nos lois pénales sont brodées sur ce vieux canevas, qui se déchire un peu tous les jours. On commence à comprendre que si tel homme a commis tel crime, c’est parce qu’il avait le cerveau fait de telle façon, qu’il a été élevé à telle école, qu’il s’est trouvé dans telle ou telle nécessité, et qu’il ne dépendait pas de lui d’être meilleur, ni mieux élevé, ni plus riche.